Affichage des articles dont le libellé est convergence. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est convergence. Afficher tous les articles

lundi 7 mars 2016

Qui s’assemble… finit par se ressembler !

Article VIP par l'auteur même du papier publié dans Science advances ! C'est Chloé, auteur invitée exceptionnelle, qui nous raconte sa superbe expérience à l'origine du papier.  


Avez-vous déjà remarqué que les conjoints se ressemblent souvent beaucoup lorsqu’ils se connaissent depuis longtemps ? On a appris récemment que chez l’humain, le système immunitaire des conjoints finit par se ressembler. Mais qu’en est-il de leur comportement ? Cette question fait l’objet d‘un débat en raison de résultats globalement variés. Il faut dire que pour tester ça correctement, il faudrait former arbitrairement des couples composés de partenaires ayant des personnalités contrastées et observer ce qu’ils deviennent. Bref, ça serait pas très éthique… (cela dit ça n’empêche pas des sites de rencontres de se livrer à quelques expériences…) En attendant, la question reste en suspense… chez l’humain ! Mais une étude sur une autre espèce monogame pourrait éclairer cette question d’un jour nouveau. 

L’avantage d’être avec un partenaire similaire a été observé chez de nombreuses espèces monogames où les partenaires se partagent les soins aux jeunes, telles que les mésanges charbonnières ou les diamants mandarins. Chez ces espèces, les partenaires qui se ressemblent sur le plan comportemental se coordonnent de manière plus efficace pour s’occuper de leur progéniture et ont ainsi un meilleur succès reproducteur que les couples dont les partenaires sont différents. Être d’accord sur l’éducation des enfants rend forcément les choses plus simples. Du fait de cet avantage, les individus devraient chercher un partenaire qui leur ressemble pour se mettre en couple. Cette hypothèse est d’ailleurs souvent suggérée pour expliquer la similarité au sein des couples. Néanmoins, trouver un partenaire similaire peut prendre beaucoup (beaucoup, beaucoup) de temps, sans aucune garantie de succès ! Plutôt que de risquer de rester célibataire faute d’avoir trouvé chaussure à son pied, il pourrait être plus efficace pour l’individu de se contenter d’un partenaire disponible même si pas forcément idéal, et de tenter ensuite de s’arranger de la situation…



Le cichlidé zébré, Amatitlania siquia, est un poisson originaire d’Amérique Centrale, très étudié pour ses stratégies de reproduction (on vous en parlait ici). Il forme des couples stables dans lesquels le mâle et la femelle défendent ensemble (et de manière passablement agressive, en témoignent mes doigts attaqués) un territoire sur lequel ils construisent ensuite leur nid (une cavité dans le sol ou sous une pierre) et élèvent leur progéniture. Pour garantir le succès de leur reproduction, les parents ont besoin de défendre efficacement ce nid et leurs jeunes contre les menaces que représentent de plus gros poissons, mais aussi d'autres individus de l’espèce. C’est là qu’intervient la nécessité de coordination : la tâche s’avèrera bien plus difficile si, pendant que madame s’échine à faire décamper le prédateur, monsieur est en train de bercer les œufs. Rien de mieux qu’une attaque synchronisée pour faire déguerpir au plus vite le malotru…


Couple de cichlidés zébrés en train de construire leur nid sous une pierre. La femelle, reconnaissable à sa coloration orangée sur les flancs (à droite) déblaie le nid à l’aide du mâle (à gauche). © Chloé Laubu


Jusqu’à présent, la communauté scientifique des écologistes comportementaux admettait que la similarité au sein des couples découlait d’un choix actif des partenaires, qui s’apparient en suivant la maxime « qui se ressemble s’assemble ». Cependant, les résultats que nous avons publiés pourraient bien compléter cette théorie.

Pour évaluer si des partenaires mal assortis au départ étaient capables de finalement s’accorder, nous avons formé des couples qui étaient composés de partenaires aux profils comportementaux très contrastés ou, au contraire, aux profils comportementaux très similaires. Pour cela, chaque individu avait au préalable passé des tests de comportement : leur agressivité face à un intrus pour défendre leur territoire, leur tendance à explorer un nouvel environnement, ou encore leur crainte face à un aliment nouveau ont ainsi été examinés. Si nous avons « forcé » les individus à se mettre en couple avec des congénères au profil comportemental bien précis, ils avaient tout de même le choix entre plusieurs individus ayant ces mêmes types de profil. Une fois les couples bien formés et installés dans un aquarium privé histoire de leur donner l’intimité nécessaire pour une ponte plus sereine, (24h leur était laissés pour s’approprier les lieux), l’activité de défense du nid face à un intrus était réévaluée pour chaque partenaire, ainsi que leur succès reproducteur (nombre de jeunes et rapidité à se reproduire).


Couple de cichlidés zébrés (à droite) défendant son nid contre un prédateur de leurs œufs (à gauche). © Laubu & Dechaume-Moncharmont


Comme attendu, les couples initialement très similaires ont eu un meilleur succès reproducteur que les couples dépareillés. Mais c’est du côté des couples mal-assortis que le résultat est intriguant. Nous avons en effet montré que les partenaires infortunés parvenaient finalement à s’accorder, adoptant des comportements plus similaires après l’appariement. Mais cette convergence au sein des couples est loin d’être un commun accord : c’est le partenaire le moins agressif qui fait tous les efforts pour s’ajuster à son partenaire agressif. En outre, plus les partenaires avaient convergé, plus leur succès reproducteur était important. Non seulement, ils avaient plus de petits que les couples qui avaient peu convergé, mais ils atteignaient même un nombre de jeunes équivalent à celui des couples initialement similaires. Un résultat qui s’apparente sans doute plus à une flexibilité comportementale qu’à un changement de personnalité, puisque l’intérêt n’est pas d’être agressif en tant que tel, mais surtout d’être similaire à son partenaire.

Voilà donc un résultat qui pourrait rassurer ceux qui ne trouvent pas l’âme sœur ou qui pensent être trop différents de leur partenaire, comme le cichlidé zébré, vous pouvez toujours essayer de converger !


© Chloé Laubu


 

Référence


C. Laubu, F-X. Dechaume-Moncharmont, S. Motreuil, C. Schweitzer. Mismatched partners that achieve post-pairing behavioral similarity improve their reproductive success. Sci. Adv. 2, e1501013 (2016).




Chloé Laubu (avec la complicité de Sophie Labaude)

lundi 7 septembre 2015

Entourloupes naturalistes : des serpents imposteurs


Crédits : R. Bartz


« Il devait être et fut, pour l'Eve ennuyée de son paradis de la rue du Rocher, le serpent chatoyant, coloré, beau diseur, aux yeux magnétiques, aux mouvements harmonieux, qui perdit la première femme » [Une fille d'Eve (1834) - Honoré de Balzac]


Et si LE serpent, celui responsable de tous les maux de l’humanité, celui pour lequel nous croupissons sur Terre dans la misère et la douleur, loin des fruits délicieux du Paradis... Et si cette créature rampante vicieuse que tout le monde accable et dont le nom résonne aux oreilles comme une menace, une injure… Et si ce serpent… n’en était pas un ? C’eut été le plus beau subterfuge pour la vile créature qui nous a fait tomber du ciel : se faire passer pour un autre, jeter la pierre à tout jamais sur les vrais serpents, les faire à sa place les coupables éternels de la misère humaine…

Chute et expulsion d’Adam et Ève du paradis terrestre. Crédits : Michelangelo.

S’il y a bien une chose à retenir en biologie, c’est que les apparences sont parfois trompeuses. Avoir des ailes ou un bec ne fait pas de vous un oiseau. De même, une créature rampante, sans pattes apparentes, longue, pleine de vertèbres et d’écailles, n’est pas forcément un serpent. Les imposteurs sont nombreux, aussi avant de vous donner quelques exemples, tâchons de définir ce qu’est un serpent.

Selon Wikipédia, les serpents « sont des reptiles au corps cylindrique et allongé, dépourvus de membres apparents ». Mais surtout, ils « forment le sous-ordre des Serpentes ». Car c’est bien ça l’information importante. Les serpents forment un groupe, c'est-à-dire qu’ils ont un ancêtre commun, et qu’ils sont donc tous proches parents entre eux. Les serpents font partie de l’ordre des squamates, un groupe qui contient la majorité de ce qu’on appelle traditionnellement les reptiles, et qui comprend beaucoup d’autres espèces comme des lézards, iguanes ou caméléons. Les relations phylogénétiques (ou relations de parenté) entre toutes ces espèces ont fait l’objet, et feront encore l’objet, de nombreuses études, aussi les classifications sont-elles variables selon les résultats considérés. Selon une des dernières études publiée cette année, voici (en simplifié) l’arbre des squamates :


Relations phylogénétiques simplifiées, d’après la publication de Reeder et al. 2015.


Ainsi, tout comme un régime alimentaire ne suffit pas à garantir l’appartenance à un groupe (petite piqure de rappel), les caractéristiques physiques en tant que telles ne déterminent pas à elles-seules ce qu’est un serpent, contrairement aux relations de parenté. Et si l’arbre phylogénétique nous apprend que les serpents sont proches des Anguimorpha (les varans par exemple) et des Iguania (caméléons et compagnie), on se rend rapidement compte que d’autres prétendants au titre de serpent, de par leur physique, en sont du coup écartés. Voici quelques-uns de ces imposteurs…


Les amphisbènes ne se donnent pas tant de peine


Pas besoin de chercher bien loin pour trouver les premiers imposteurs : on repère tout de suite, sur l’arbre phylogénétique, ces espèces de gros vers serpentiformes que sont les amphisbènes. Peu connus, si ce n’est sous leur homonyme mythologique, ces animaux sont adaptés à une vie souterraine. Ils creusent des galeries dans la terre, le sable ou le tapis végétal, et passent presque tout leur temps sous la surface, notamment à la recherche d’insectes et larves en tous genres à se mettre sous la dent. Hormis une famille qui a conservé des pattes, l’absence de membres propres à creuser des galeries relègue ce rôle à leur tête. Au point que pour certains, la forme rappelle fichtrement celle d’une pelle.


Tête et crâne, parfaitement adapté pour creuser, de l’amphisbène Leposternon microcephalum. Crédits : Harvard College et J. Maisan

Les amphisbènes ont développé d’autres adaptations à ce mode de vie, tels des narines dirigées vers l’arrière, des yeux recouverts d’une peau translucide, ou encore, comme on peut le voir ci-dessus, une mâchoire inférieure en retrait, avantage certain pour ne pas s’en mettre plein la bouche en creusant. Comme ces énergumènes ne sont pas naturellement présents en France (on les retrouve essentiellement dans les régions tropicales et subtropicales), voici quelques photos pour apaiser votre curiosité.


Dans l’ordre : Amphisbaena fuliginosa, Amphisbaena alba, Blanus cinereus (que l’on trouve notamment en Espagne) et Bipes biporus (connu pour ses membres antérieurs dotés de griffes qu’il utilise pour creuser). Crédits : B. Dupont, D.B. Provete, R. Avery et M. Harms


Y’a comme anguille sous roche chez les lézards


Retour sur l’arbre de famille des squamates. Il y a un groupe qui paraît louche, de par son nom… Si les Anguimorpha contiennent bien les varans, ce n’est sans doute pas eux qui sont « de la forme d’un serpent » (selon la traduction latine d’Anguimorpha). Au milieu des lézards en tous genres (le groupe contient par ailleurs de très notables lézards venimeux) se cachent donc des créatures un brin plus serpentiformes, et pourtant bien connues : ce sont les orvets et affiliés, les bien (sur)-nommés lézards apodes (« sans pattes »).

Ainsi, contrairement aux idées reçues, les orvets relativement courants de nos jardins s’appelleraient davantage des lézards que des serpents. Et ce en dépit de leur corps longiforme recouvert d’écailles et leur langue qu’ils utilisent à s’y méprendre comme un serpent. Pourtant quelques différences sont notables. Ainsi, à la mode d’un lézard, les orvets sont capables de se séparer de leur queue pour échapper à un prédateur.

L’orvet Anguis fragilis, avec sa pupille bien ronde, paraît un peu plus sympathique que certains (vrais) serpents. Ils s’en distinguent notamment par la présence d’une paupière (Crédits : Marek Bydg et Waugsberg)


Si les orvets de nos régions (Anguis fragilis) sont de taille modeste (généralement moins de 50 cm), d’autres lézards anguimorphes peuvent atteindre un mètre de longueur, tels que le Scheltopusik (c’est bien son nom commun… son nom scientifique Ophisaurus apodus est presque moins barbare) ou le serpent de verre oriental Ophisaurus ventralis (qui n’est, malgré son nom, toujours pas un serpent) originaire d’Amérique du Nord.


Ophisaurus apodus et Ophisaurus ventralis. On en oublierait presque que ce ne sont pas des serpents… (Crédits : Ltshears et Fl295)


Les faux serpents sont partout…


Tels les serpents pour lesquels ils essayent de se faire passer, les lézards apodes s’immiscent partout, y compris en dehors des Anguimorpha. Ainsi, on en retrouve dans le groupe des Scincoidea (voir arbre ci-dessus) à travers le genre Chamaesaura. Bien que possédant des pattes, celles-ci sont si peu développées qu’on peine à les voir si l’on n’y fait pas attention. Autre groupe notable du côté des geckos, ces étranges lézards réputés pour leur capacité à marcher sur n’importe quelle surface verticale. Leurs proches cousins, les Dibamidae, revêtent en effet une apparence proche de celle des amphisbènes, avec des femelles complètement apodes, tandis que les mâles possèdent des vestiges de pattes. Enfin, le groupe même des geckos, renferme plusieurs espèces de serpentiformes, à l’instar du genre Delma qui contient une vingtaine d’espèces, toutes endémiques d’Australie.


Un représentant de tous les groupes cités ci-dessus : un Chamaesaura, Chamaesaura sp. (Crédits), un Dibamidae, Anelytropsis sp. (Crédits : T.M. Townsend), et deux espèces de geckos, Delma impar et Delma demosa (Crédits : Benjamint444 et JennyKS).


… Y compris parmi les parents des grenouilles


Vous l’avez compris, des reptiles qui se cachent derrière des faux airs de serpent, il y en a à foison. Ce ne sont pas les seuls à jouer l’illusion. Bien sûr la recherche d’analogies pourrait aller loin, nombreux sont les animaux au corps allongé et dépourvus de pattes. Sans vous faire l’offense de comparer les serpents aux vers de terre, il est pourtant un groupe de vertébrés qui vaut tout de même le coup d’être cité : les gymnophiones (plus connus à travers un de leurs sous-groupes, les cécilies). C’est du côté des amphibiens qu’il faut se pencher pour admirer ces créatures étranges. Et s’étonner de leurs similitudes avec les serpents.

Les gymnophiones sont des animaux fouisseurs, dont la longueur peut être tout à fait honorable, certains dépassant aisément le mètre. A l’instar des serpents, ils peuvent être dotés d’écailles, selon les espèces. Mais là où ils les surpassent, c’est dans la particularité que l’on attribue généralement aux serpents : la perte secondaire des membres. Cette perte s’est effectuée de manière indépendante (on parle de convergence) entre les vrais serpents et les gymnophiones. Là où les derniers s’illustrent, c’est que, contrairement aux serpents, il n’y a pas même de trace embryonnaire des pattes disparues, témoignant d’une perte probablement très ancienne. Ironie du sort, les gymnophiones constituent une des proies naturelles des serpents…


Deux espèces de cécilies : Ichthyophis glutinosus (Crédits : K. Ukuwela) et Siphonops paulensis (Crédits : A. Giaretta)


Tous ces exemples nous auront appris au moins une belle leçon : l’habit ne fait vraiment pas le moine. Nous ne sommes d’ailleurs pas plus avancés sur l’identité de la perfide créature du début des temps : serpent ou être plus vil encore ? La Bible nous donne pourtant un indice qui pourrait innocenter pour de bons les véritables Serpentes : si ce n’est sous le coup du courroux de Dieu, l’animal qui a corrompu Eve avait des pattes…



Bibliographie


Reeder, T.W., Townsend, T.M., Mulcahy, D.G., Noonan, B.P., Wood Jr., P.L., Sites Jr., J.W & WiensIntegrated, J.J. 2015. Analyses resolve conflicts over Squamate reptile phylogeny and reveal unexpected placements for fossil taxa. PLoS ONE, 10(3): e0118199.

Pyron, R.A., Burbrink, F.T. & Wiens, J.J. 2013. A phylogeny and revised classification of Squamata, including 4161 species of lizards and snakes. BMC Evolutionary Biology, 13:93.



Sophie Labaude

dimanche 1 avril 2012

A la découverte des Rhinogrades

Dessin d'un rhinograde, d'après la publication originale (Stümpke, 1961)
[Source]

L'une des rares photos d'un rhinograde dans son habitat naturel
[Source]

Les Rhinogrades sont un groupe d'animaux ayant pour particularité de se déplacer à l'aide de leur nez.
Contrairement à une idée répandue, les Rhinogrades ne sont pas des mammifères. Ils n'ont pas de poils et n'allaitent pas leurs petits. Les pseudo-poils des Rhinogrades sont en réalité composés d'os lamellaire, comme les écailles des carpes ou des soles. Ils sont recouverts de kératine, comme nos cheveux ou nos ongles... ou même les fanons des baleines !
D'un point de vue phylogénétique, les Rhinogrades appartiennent en réalité au groupe des Pleuronectiformes, comme les soles, les limandes ou les turbots. L'intérieur de leur corps est fait d'arêtes osseuses.
Comme tous les Pleuronectiformes, les Rhinogrades se métamorphosent en passant à l'âge adulte. Bébés, ils ont les formes des "poissons" comme on se les imagine souvent : corps ovoïde, yeux de chaque côté du corps, disposition des nageoires...
A l'âge adulte, les Pleuronectiformes se métamorphosent : les yeux migrent du même côté; une face devient le bas, l'autre le haut. Le fait que le haut du corps soit la face droite ou gauche dépend des espèces : le côté droit devient le haut chez la sole commune (Solea solea), tandis que c'est le côté gauche chez le turbot (Scophthalmus maximus).
Chez les Rhinogrades, Pleuronectiformes hautement dérivés, c'est le nez qui se métamorphose principalement lors du passage à l'âge adulte. De nombreuses zones d'ombre subsistent, mais l'on sait qu'un gène inédit, la Primapriline, intervient dans la migration du nez des Rhinogrades. Ces animaux, comme les grenouilles ou les crapauds, sont ainsi purement aquatiques à la naissance, et terrestres à l'âge adulte.

Sachez que les Rhinogrades sont actuellement mis à l'honneur par une exposition temporaire à la Grande Galerie de l'Evolution, au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris.

Voici un super reportage de Guillaume Lecointre (directeur du département Systématique et Evolution du Muséum) et Franz Jullien (taxidermiste et responsable de la collection de Rhinogrades du Muséum) :


 
N'hésitez pas à aller voir :
  •  Labat & Sigissui 2009 : description de 3 nouvelles espèces de Rhinogrades, provenant de l'île Santo (Pacifique)
  • Stümpke, Harald 1961 : Bau und Leben der Rhinogradentia. 1. Auflage, 83 S., Stuttgart: Gustav Fischer Verlag, 1961 : la publication originale par le Dr. Harald Stümpke (université de Karlsruhe)
  • La convergence évolutive est présente partout ! JP Colin a lui aussi publié (sans que l'on ne se concerte) aujourd'hui un article sur ce groupe saisissant : Le Nasoperforateur de Bouffon
Article signé Micropangolin (auteur invitée)

Cela n'aura sans doute pas échappé à votre attention, ces rhinogrades sentent méchamment le truc-qui-n'existe-pas du premier avril ! Si notre hypothèse sur leur position systématique est complètement nouvelle, les rhinogrades eux-mêmes sont un vrai canular, célèbre dans l'histoire des sciences (et le livre de Stümpke, un faux nom, existe réellement et a même été traduit en français). L'exposition au MNHN aussi est réelle, n'hésitez pas à aller y jeter un coup d'oeil !

jeudi 16 février 2012

A table !!! Ou quand parfois, ce sont les plantes qui mangent les animaux...

Petite introduction

Aujourd'hui nous allons parler des... plantes carnivores. Ahaha ! me diras tu, cher lecteur, chère lectrice, enfin des plantes qui bougent, qui chassent, qui dévorent des animaux ! Des plantes qui font autre chose que rester sans rien faire à se dorer la pilule au soleil toute la journée pour photo-synthétiser...
Que nenni, Petit Scarabée !

Tout d'abord, il faut se sortir de la tête toutes ces élucubrations et autres histoires à dormir debout à propos des plantes carnivores. Non, une plante carnivore ne peut pas manger un être humain... et encore moins un mammouth !
Ceci est un mammouth. Dans une plante carnivore. Si si...
d'après le film : Ice Age : Dawn of the Dinosaurs

Bien longtemps pourtant, on a considéré les plantes carnivores comme de véritables dévoreuses de chair animale. Pour preuve, le récit d’un certain Carl Liche, publié en 1881 et reprit à l’époque par de nombreux journaux. Cet explorateur relate une de ses aventures : à Madagascar, guidé par la tribu des Mkodo, il se retrouve nez à nez avec un arbre anthropophage. James W. Buel publie en 1887 Sea and Land dans lequel il rapporte le témoignage de nombreux voyageurs « de confiance » ayant aperçu une plante carnivore de grande taille en Afrique Centrale et en Amérique du Sud (deux zones de forêts denses), la Ya-te-veo (traduit littéralement par « Je te vois ») qui « ne se contente pas seulement des myriades d’insectes de grandes tailles qu’elle attrape et consomme, mais sa voracité atteint le point de faire des humains ses proies ». En 1927, Chase Osborn reprend le récit de Liche dans son livre "Madagascar, Terre de l'arbre anthropophage". Ce n’est qu’en 1955 que la supercherie du récit de Carl Liche est révélée (ainsi d'ailleurs  que l'existence factice de Carl Liche)(Chase et al., 2009).

La plante "Ya-te-veo", illustration de J.W. Buel, 1887
Source : wikipedia.org 
On pourrait se dire qu'avec le temps, toutes ces histoires auraient pu être considérées comme de simples fables et oubliées... Néanmoins, le mythe de la plante carnivore et/ou anthropophage reste vivace dans la culture occidentale, que ce soit dans les livres (Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter...)les bandes dessinées (Batman, Hulk, Tarzan), les films (La petite boutique des horreurs en 1960, Jumanji en 1995, Les Ruines en 2008...) ou les jeux vidéos (Super Mario, Pokemon).

Quelques exemples des plantes carnivores imaginaires obtenues par certains auteurs après avoir consommé des substances pas très légales... tu reconnaîtras, chère lectrice, chère lecteur, un Pokémon, un personnage de la série Batman, et des petits sorciers bien connus... ou bien encore des fonds d'écran à ne plus savoir qu'en faire !

Mais revenons à nos moutons. Enfin, à nos plantes carnivores réelles... car, oui, toutes ces histoires de plantes mangeuses d'hommes ont bien un fond de vérité : il existe des plantes qui sont capables de consommer de la matière animale pour assurer leur croissance.
Dès 1860, Charles Darwin (et oui, encore lui !) étudie les plantes du genre Dionaea, Drosera et Utricularia et publie ses résultats dans l'ouvrage Insectivorous plants en 1875... Même si, à l'époque, ses conclusions ne font pas l'unanimité car elles vont à l'encontre de certaines croyances religieuses (voyons, les plantes ne mangent pas les animaux, tout le monde sait ça, c'est contre nature !), cet ouvrage est l'un des premiers consacré exclusivement à ces plantes si particulières. 

Mais au fait, c'est quoi une plante carnivore exactement ?

La définition d'une plante carnivore semble évidente, me diras-tu cher lecteur/chère lectrice. C'est une plante qui mange des animaux ! Ha mais oui bien sûûûûûûr. Où avais-je la tête ? Pas sur les épaules en tout cas...
Oui, parce vous me la trouverez, la bouche de la plante...
Alors, comment caractérise-t-on une plante carnivore ?

Thomas J. Givnish propose la définition suivante : une plante est dite carnivore si, et seulement si, elle possède un ensemble de caractères et de processus physiologiques qui lui permette d’attirer, de piéger et/ou de digérer des proies, mais également de récupérer les éléments nutritifs de ces proies, le tout ayant un effet sur sa capacité photosynthétique (Givnish et al., 1984; Juniper et al., 1989).
Quand on imagine une plante carnivore, on pense en premier lieu aux plantes typiques présentes dans les genres Nepenthes, Drosera ou même Dionae.
Il faut savoir que ces plantes, bien qu'elles possèdent des morphologies différentes, fonctionnent de la même manière : elles attirent, piègent et digèrent les insectes qui s'approchent un peu trop près...

La digestion des insectes est effectuée grâce à des enzymes protéolytiques (c'est à dire, qui lysent, fractionnent les protéines en plus petits éléments assimilables par la plante à travers ses parois cellulaires).
C'est cette caractéristique - la digestion - qui engendre pas mal de polémiques autour d'une définition claire et précise de la carnivorie végétale.
Ainsi, toutes les plantes considérées actuellement comme carnivores ne répondent pas entièrement à cette définition. En effet, certains auteurs introduisent la notion de "précarnivorie" et de "protocarnivorie".
Pour Juniper et al. (1989), une plante qui attire, qui capture et qui assimile les éléments nutritifs de sa proie, mais qui ne sécrète pas d’enzymes digestives (et dont la digestion repose donc sur une décomposition réalisée par des commensaux ou des bactéries) tombe sous un statut de « précarnivorie ». Non seulement elle n’est pas carnivore, mais l’appellation « précarnivore » sous entend une idée gradiste de l’évolution, c'est-à-dire un concept selon lequel certains organismes actuels sont « plus évolués » que d’autres organismes (actuels eux aussi) et que ces organismes « plus évolués » descendent des organismes « moins évolués ».
Pour Givnish et al. (1989), la protocarnivorie se définit par la possession de caractères permettant l’attraction, la capture ou la digestion d’une proie, mais dont ce n’est pas la fonction primaire et dont l’allocation d’énergie n’est pas dévouée à la carnivorie. Prenons l'exemple des plantes incluses dans le genre Nicotiana (c'est le genre où se situe N. tabacum, plus connu sous le nom de... tabac) : certaines d'entre elles sécrètent des mucilages (= une sorte de glu, de colle...) pour empêcher que les insectes phytophages ne les attaquent et ne les consomment. Elles tuent les insectes par le même procédé que les plantes du genre Drosera mais elles ne les consomment pas !

Je ne vais pas détailler les différents types de pièges qui existent, tu pourras très facilement, chère lecteur, chère lectrice, observer toutes les formes par toi même si tu te rends au magasin de jardinage le plus proche de chez toi, section "plantes d'intérieur", rayon "plantes tropicales", étagère "plantes carnivores", - 30% de réduction sur les pots marqués d'une pastille bleue oups désolé je m'égare un peu là où en étais-je...
Ah ? On me dit en régie que je dois quand même détailler les différentes plantes carnivores qui existent et les mécanismes qui leur permettent de consommer des insectes. Eh bien soit ! en avant la musique !
On distingue différents types de pièges permettant aux plantes carnivores de récupérer les Insectes en guise de casse-croûte… je vais vous en présenter quelques uns.

1) Les pièges passifs ou semi-actifs
Il s’agit des pièges qui ne nécessitent pas de mouvements de la part de la plante pour capturer l’insecte : ce dernier va au devant de sa propre mort de son plein gré… si l’on peut dire !

1.1) Piège à mucilage… ou piège « papier tue-mouche »
Les plantes qui possèdent ce type de piège attrapent leurs proies de la même manière que tous les humains qui en ont assez de voir tourner les mouches au plafond de leur cuisine : une simple bande de papier collant suffit à immobiliser les insectes bruyants pour les humains… mais les plantes, quant à elles, vont sécréter des enzymes digestives qui vont dégrader les protéines des insectes collés aux feuilles. Ensuite, les éléments issus de cette dégradation vont être absorbés par la plantes.
Ce type de piège se retrouve chez les genres Byblis, Drosera, Drosophyllum, Pinguicula, Roridula et Triphyophyllum. En réalité, il ne s’agit pas d’un véritable « papier tue-mouche » mais plutôt d’un tapis de petits poils glandulaires – appelés les trichomes – qui sécrètent des mucilages – liquide gluant – et des enzymes digestives (d’après Albert et al. 1992). Chez ces espèces, l’insecte piégé est lentement digéré sur place.
Une feuille de Drosera avec un insecte englué ; la feuille se replie progressivement sur la proie
Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Drosera_capensis_bend.JPG 

Dans le cas des pièges semi-actifs des plantes du genre Drosera, on observe que quelques instants après la capture de l’insecte, les trichomes se replient et se collent à lui. L’insecte est alors définitivement piégé et pour faciliter le contact de celui-ci avec les glandes productrices d’enzymes, la feuille entière peut se replier sur la proie en quelques heures.

1.2) Pièges à urnes… ou comment finir sa vie noyé !
Urne de Nepenthes. Ce qui est important à retenir, c'est qu'il existe 3 grandes zones :
zone supérieure, constituée du péristome, des lèvres et du "chapeau", qui servent à l'attraction de l'insecte
zone médiane, correspondant à la zone glissante (où l'insecte va vraiment être pris au piège) et qui va l’empêcher de remonter et de sortir
zone inférieure, où l'insecte va être finalement digéré lentement et absorbé.





























Cette stratégie est celle de plusieurs genres tels que Cephalotus, Darlingtonia, Heliamphora, Nephentes et Sarracenia. Ces pièges ont tous en commun le fait d’être des feuilles dont la partie supérieure se retrouve être l’intérieur de l’urne (Juniper et al., 1989). Les pièges de ces différents genres sont constitués de 3 zones principales correspondant chacune à une fonction bien précise.

Il existe d’autres pièges passifs chez d’autres genres, qui ne sont ni des « papiers tue-mouche » ni des urnes, mais je n’en parlerai pas ici. Sinon, cet article va finir par être trop long et personne ne pourra le lire jusqu’au bout sans mourir d’ennui ! 

2) Les pièges actifs
Attention ici, on retrouve LA plante carnivore emblématique, à savoir… la Dionae. Mais aussi un autre genre de plante mal connu…

2.1) Les pièges à mâchoires… gare aux morsures !
Les marges des lobes des feuilles de Dionaea sont parsemées de glandes qui sécrètent des glucides – c'est-à-dire des sucres simples. De plus cette zone absorbe les UV, la rendant attractive au regard des insectes. Quand une proie s’approche et excite des poils sensibles sur le piège, un courant ionique calcique se déclenche et a pour effet de changer l’acidité dans les cellules de la nervure centrale. Ce changement provoque une fermeture du piège par différence de pression hydrostatique. Ce mouvement est très rapide, de l’ordre du 1/30ème de seconde (Barthlott et al., 2008). Bon… peut être que là je vais clarifier les choses, c’est un peu abscond quand on ne connaît pas grand-chose à la biologie cellulaire. En gros, imaginez la chose : l’insecte se pose au centre de la feuille en mâchoire. A ce moment là, elle titille les poils sensibles présents dans le piège… ce qui a pour conséquence un changement de la quantité d’eau dans les cellules (et vous savez très certainement, chère lectrice, cher lecteur, que les cellules végétales contiennent un gros réservoir d’eau – entre autre – appelé vacuole) : cela permet au piège de se refermer brutalement. Un peu comme quand on appuie sur un ballon de baudruche fermé presque dégonflé : si on appuie fort, la matière plastique va redevenir tendue par l’air à l’intérieur. Eh bien, lorsqu’on parle de changement de pression hydrostatique, c’est un peu comme si les cellules étaient un ballon de baudruche dégonflé qui redevient gonflé instantanément…

Cela se passe de commentaire... en tout cas, l'insecte va y passer, ça c'est sûr !
Sources : http://www.dionaea-muscipula.com/culture.html

Au final, la proie continuant à se débattre à l’intérieur du piège provoque sa fermeture complète et hermétique en quelques heures. Ensuite la plante sécrète un ensemble d’enzymes (estérases, phosphatases, protéases) qui auront pour effet de dégrader la proie. Quelques semaines plus tard, le piège se rouvre sur la carapace vide de l’insecte et redevient fonctionnel (Juniper et al., 1989).

2.2) Les pièges à outres… totalement siphonnés !
On ne trouve ce type de pièges que chez les Utricularia, qui sont des plantes aquatiques d’eau douce. Elles possèdent des utricules (c'est-à-dire des outres) de taille variable, entre 0,2 et 1,2 cm de diamètre (Chase et al., 2009). Cette structure est refermée par un clapet qui porte des poils sensitifs. La pression à l’intérieur d’une outre au repos est plus faible par rapport à celle du milieu extérieur (Adamec, 2011). Dès qu’un animal touche un des poils sensitifs, le clapet s’ouvre brusquement (1/50ème de seconde, Barthlott et al., 2008) et il est aspiré dans l’outre avant que le clapet ne se referme. Des enzymes sont alors sécrétées à l’intérieur de l’outre afin de digérer la proie qui s’y trouve ; la plante peut ensuite récupérer les produits de la digestion (Chase et al., 2009).


Voici une petite outre d'Utricularia
Pour plus d'informations sur les différents pièges existants chez les plantes carnivores, cliquer ici .

Les plantes carnivores parmi les autres plantes à fleurs : pas si simple de s'y retrouver...

Bref. Passons à présent à la question qui m’intéresse plus personnellement et qui s'éloigne bien évidement de la sempiternelle ritournelle "la plante carnivore de ma petite sœur perd ses feuilles, faut-il que je l'arrose plus ?" ou encore "c'est quoi comme espèce ma plante ? c'est une rare ?" ; la question que vais développer ci-après est donc la suivante : où se situent les plantes carnivores dans l'arbre des plantes à fleurs ?
Attention, ici, lorsque je parle "d'arbre des plantes à fleurs", je fais bien entendu référence à la classification phylogénétique des plantes à fleurs - appelées aussi Angiospermes - dont j'ai déjà parlé dans la dernière partie d'un article précédent ici . Pour celles et ceux qui n'auraient pas lu cet article ou qui auraient tout simplement la flemme, je dirais seulement que "l'arbre des plantes à fleurs" est la manière actuelle de classer les Angiospermes, selon leurs relations de parenté.

Or donc, nous voici face à un problème concret : en bon scientifique que nous sommes - et particulièrement en tant que scientifique bien au fait des notions reliées à l'évolution en général - nous voulons savoir si le syndrome carnivore (autre nom de la carnivorie) est apparu une seule fois dans l'arbre des Angiospermes... c'est à dire si toutes les plantes carnivores actuelles sont directement reliées entre elles, phylogénétiquement parlant. 
Pour Darwin, en 1875, toutes les plantes carnivores connues se répartissent dans trois grands groupes, disséminés parmi les autres groupes d'Angiospermes : les Droseraceae, les Lentibulariaceae, les Nepenthaceae. Par conséquent, Darwin considère que la carnivorie associée à ces groupes est également apparue trois fois de manière indépendante. Je parlerai plus en détail de cette notion d'apparition indépendante plus loin dans cet article.
Par contre, Léon Croizat, en 1960, considère que la carnivorie chez les plantes correspond à une divergence « à la base » du groupe des Angiospermes ; il pense que la carnivorie est aussi ancienne (si ce n’est plus) que le groupe des Angiospermes lui-même. En clair, cela signifie que pour Croizat, les plantes carnivores sont apparues antérieurement à toutes les autres plantes à fleur au cours des temps géologiques. Dans un article précédent, Nicobola a déjà parlé des travaux de Croizat ici .

Or, d'après les dernières études sur les plantes carnivores, il semble que ce soit la solution de Darwin qui soit la bonne... Voyez plutôt :

Phylogénie des Angiospermes avec mise en évidence des différentes lignées indépendantes de plantes carnivores (d'après Ellison & Gotelli, 2009).
Bon, d'accord... on ne voit pas très bien, c'est écrit très petit. Mais ce qui est important à voir ici, ce ne sont pas forcément les noms des plantes... mais les couleurs. Ainsi, en vert, on retrouve les groupes qui contiennent un ensemble de plantes strictement carnivores. En jaune, ce sont les groupes où seules quelques espèces de plantes sont carnivores, et enfin en bleu, il s'agit d'un groupe où la carnivorie d'une espèce est encore discutée.
Comme tu peux l'observer sur la figure précédente, cher lecteur, chère lectrice, toutes les plantes carnivores ne sont pas regroupées au sein de l'arbre des plantes à fleurs : elles sont disséminées parmi les autres groupes de plantes non carnivores. 
Mais alors, comment cela est il possible d'avoir la même chose... différemment en plusieurs fois dans l'arbre du vivant... et au final, s'agit-il bien de choses identiques ou de choses qui semblent seulement identiques mais qui ne le sont pas ? C'est à dire, dans notre cas, est ce que les différentes plantes carnivores ont toutes les mêmes caractéristiques morphologiques, même si elles ne sont pas directement liées phylogénétiquement, ou bien est ce que ce sont des caractères morphologiques qui se ressemblent fortement mais qui ne font que "s'imiter" les uns les autres ?

Toutes ces questions - un peu tarabiscotées, certes - peuvent trouver une réponse simple et claire : la carnivorie est un phénomène de convergence chez les plantes à fleurs.
La convergence est, d'après Darlu et Tassy (1993), "l'apparition indépendante chez deux espèces (ou plus) d'un même caractère." Dans notre cas, il s'agit de la carnivorie végétale... Ce mécanisme de nutrition des plantes grâce à l'utilisation de matière organique azotée provenant des insectes est semblable chez différents groupes de plantes non apparenté directement... ce qui est bien la définition de la convergence. 

Le mécanisme de convergence est fréquemment retrouvé au cours de l'évolution : il peut être le résultat de l'adaptation morphologique de deux espèces éloignées phylogénétiquement au même milieu de vie. C'est ce qui se passe chez les plantes carnivores - la carnivorie permet la survie dans des milieux très pauvres en matières azotées nécessaires à la croissance des plantes - mais je pourrais prendre un tout autre exemple... disons, celui du Thon et du Dauphin : ils vivent dans un même milieu (le milieu marin) et subissent donc des contraintes physiques identiques ;  chez ces deux espèces, on trouve un corps effilé, profilé pour la vitesse et offrant peu de résistance à l'eau. Attention, il ne faut pas tomber dans le piège du finalisme quand on raisonne de cette manière : ce n'est pas parce que le Thon ou le Dauphin "veulent" aller plus vite que leur forme change, non, bien au contraire... mais ce sont les individus possédant les formes les plus effilées qui ont pu engendrer une descendance plus importante, ce qui a entraîné la sélection en faveur des individus les plus aptes à se mouvoir en milieu aquatique... et puisque ce milieu offre les mêmes contraintes physiques pour des groupes d'organismes différents, il est logique de penser qu'une forme générale - effilée et hydrodynamique - sera retenue au cours de l'évolution. D'où l'observation actuelle de convergences.

Si j'ai parlé ici des plantes carnivores, c'est donc pour démontrer une chose : il ne faut pas se fier aux apparences lorsqu'on étudie les sciences de l'évolution, car les éléments que l'on observe à priori n'ont pas forcément de relation phylogénétique proche entre eux ! 
Voilà, j'espère que tu auras compris et apprécié cet article, chère lectrice, chère lecteur... et que tu n'hésiteras pas à poser des questions si question il y a !!!

Je tiens à remercier tout particulièrement Simon Verlynde, qui m'a aidé dans la rédaction de cet article. Merci Simon ! 

Bibliographie 

Adamec L., 2011, Functional characteristics of traps of aquatic carnivorous Utricularia species. Aquatic Botany. Vol. 95, n°3, p. 226–233.

Albert V.A., Williams S.E., Chase M.W., 1992, Carnivorous Plants : Phylogeny and Structural Evolution. Science, New Series, Vol. 257, n°5076, p. 1491-1495.

Barthlott W., Porembski S., Seine R., Theisen I., 2008, Plantes carnivores – biologie et culture. Editions Belin, Paris

Chase M.W., Christenhusz M.J.M., Sanders D., Fay M.F., 2009, Murderous plants: Victorian Gothic, Darwin and modern insights into vegetable carnivory . Botanical Journal of the Linnean Society. Vol. 161, n°4, p. 329–356.

Croizat L. 1960. Principia botanica, or beginnings of botany (with sketches by the author). Caracas, Venezuela.

Darlu P. & Tassy P., 1993, La reconstruction phylogénétique - conseils et méthodes. Masson

Darwin C., 1875, Insectivorous Plants. John Murray, London

Ellison A.M. and Gotelli N.J., 2009, Energetics and the evolution of carnivorous plants – Darwin’s ‘most wonderful plants in the world’. Journal of Experimental Botany. Vol. 60, n°1, p 19–42.

Givnish T.J., Burkhardt E.L., Happel R.E., Weintraub J.D., 1984, Carnivory in the Bromeliad Brocchinia reducta, with a Cost/Benefit Model for the General Restriction of Carnivorous Plants to Sunny, Moist, Nutrient-Poor Habitats. The American Naturalist. Vol. 124, n°4, p 479-497

Juniper B.E., Robins R.J, Joel D.M., 1989, The carnivorous plants. Academic Press, London.


dimanche 16 octobre 2011

Un problème épineux...

« - Un mouton, s’il mange les arbustes, il mange aussi les fleurs ?
- Un mouton mange tout ce qu’il rencontre.
- Même les fleurs avec les épines ?
- Oui. Même les fleurs qui ont des épines.
- Alors les épines, à quoi servent-elles ? »
Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
Par cette innocente question, le Petit Prince posait à l’aviateur un véritable problème : c’est vrai, ça ! A quoi servent les épines des fleurs ? Et surtout, pourquoi les fleurs ont-elles des épines ?
Tout d’abord, il faut savoir que ce que l’on appelle « épine » au sein du règne végétal peut correspondre à plusieurs choses : on retrouve des épines chez les Cactus, par exemple, mais aussi chez certaines plantes de la famille des Rosacées (telles que les Roses, qu’elles soient sauvages ou domestiques) mais aussi certaines Fabacées (anciennement appelées Légumineuses, plantes de la famille des Haricots, Petits Pois, Fèves…). Mais attention à ne pas confondre les épines et les aiguilles : ainsi, les aiguilles sont en réalité des feuilles transformées mais réalisant toutes leurs fonctions (respiration, photosynthèse…) chez des plantes comme les Pinophytes (encore appelées Conifères). Les épines… correspondent à autre chose et je vais maintenant vous en parler.
« - Les épines, à quoi servent-elles ?
[…]
- Les épines, ça ne sert à rien, c’est de la pure méchanceté de la part des fleurs ! »
Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry
Pas exactement. Prenons pour cela l’exemple de la Rose, comme dans le livre du Petit Prince. Tout le monde a déjà vu une Rose, dans un jardin, chez le fleuriste, ou même en photo. Si vous avez déjà composé un bouquet avec les Roses cueillies dans votre jardin, vous vous êtes certainement piqué avec leurs épines. Cela signifie que leur présence a donc une quelconque utilité pour la plante : se protéger contre les prédateurs ! En l’occurrence, le jardinier.
La présence d’épines sur la tige des Rosiers peut s’expliquer par un mécanisme dont nous avons déjà parlé : la sélection. Il faut imaginer une population ancestrale de Rosiers, dans laquelle tous les individus n’ont pas forcément des épines, et tous n’ont même pas forcément un nombre d’épine égal entre eux. Arrive un prédateur : un herbivore quelconque. Il mange tous les pieds de Rosiers qui n’ont pas d’épines : ne restent que les plantes qui possédaient des épines et qui ont été délaissées par l’herbivore, car trop difficiles à manger en entier. Seules ces plantes pourront transmettre à leurs descendants l’information génétique nécessaire à la formation de leurs épines.
Cette histoire hypothétique est une explication simplifiée d’un des phénomènes qui entre en jeu dans l’évolution darwinienne.
Paradoxalement, à l’heure actuelle, les jardiniers cherchent à réduire le nombre d’épines présentes sur les tiges des Rosiers (c’est toujours désagréable d’offrir un bouquet plein d’épines !) : pour cela, ils sélectionnent à l’inverse les Rosiers qui possèdent un faible nombre d’épines sur leurs tiges et effectuent des croisements de manière à obtenir des descendants qui portent encore moins d’épines.

Dans le cas de la Rose, les épines présentes sur la tige ne sont donc que des expansions épidermiques et ne sont pas dérivées d’une autre structure préexistante, servant au départ à autre chose. Ce qui n’est pas le cas des épines des Robiniers (dont le nom scientifique est Robinia pseudoacacia).

A gauche, un rameau de Robinia pseudoacacia dépourvu de ses feuilles mais laissant apparaître les stipules transformées en épines ; à droite, aperçu du feuillage de Robinia pseudoacacia.
Chez le Robinier, les épines sont en réalité des stipules* transformées. Elles sont aussi utiles à la plante pour réduire le nombre de ses prédateurs (en particulier les grands herbivores) mais ne sont pas d’un grand secours face aux Insectes ou aux Mollusques comme les Escargots, qui se régalent de ses feuilles.
Chez les Rosiers comme chez les Robiniers, les épines ont donc pour fonction de protéger la plante face aux animaux brouteurs… mais il y a encore un type d’épines dont nous n’avons pas parlé. Les épines des Cactus !
Ces épines là n’ont rien à voir avec les deux exemples cités plus haut. En effet, évolutivement parlant, les épines des Cactus sont… des feuilles ! Mais, me direz-vous, comment un Cactus peut il utiliser ses feuilles pour effectuer la photosynthèse et pour respirer ?** Eh bien… il ne peut pas, tout simplement ! Ses feuilles sont trop réduites pour lui permettre de les utiliser. En clair, elles ne possèdent plus toute la machinerie cellulaire nécessaire pour réaliser la réaction de photosynthèse. Comment fait-il pour fabriquer ses sucres, pour échanger avec le milieu extérieur, s’il n’a pas de feuilles fonctionnelles ? Eh bien… il utilise la tige !
Je m’explique. En règle générale, on trouve les Cactus dans les milieux secs, arides, désertiques, brefs, les milieux où l’eau se fait rare. Il faut donc faire des économies de ce précieux liquide. Certaines plantes ont donc évolué de manière à garder leur eau au maximum, et à n’en laisser échapper que le strict nécessaire. Comme les échanges d’eau s’effectuent en temps normal au niveau des feuilles et que plus la surface foliaire est grande et plus la perte d’eau est importante, on observe une tendance à la réduction des surfaces d’échange lorsqu’on se trouve en milieu sec. Bien évidement, ce que je veux dire, ce n’est pas que les plantes ont conscience du fait qu’elles doivent réduire leur surface foliaire pour survire… je veux dire plutôt que certains individus, possédant des feuilles plus petites dès le commencement de leur croissance, vont pouvoir mieux se développer en milieu aride et qu’ils transmettront cette caractéristique à leurs descendants – encore une histoire de sélection ! – jusqu’à ne plus avoir de surface d’échange du tout, dans le cas des Cactus ! Et puisque la fonction de photosynthèse est obligatoire pour la survie de la plante, cette fonction est réalisée par les tissus de la tige. D’où la présence d’une tige toute verte et toute gonflée chez les Cactus.

A gauche, Pediocarpus simpsonii, à droite, Arrojadoa penicillata. Ces deux Cactus possèdent des tiges gorgées d'eau, lieu de la photosynthèse.
Souvenez-vous, la photosynthèse nécessite de l’eau et du dioxyde de carbone en quantité. En milieu aride, l’eau est puisée dans le sol puis stockée par les Cactus dans leurs tissus de réserves présents dans la tige. C’est également dans la tige que se retrouve la machinerie cellulaire responsable de la photosynthèse, comme je l’ai dit plus haut.
Nous avons de l’eau… il nous manque le dioxyde de carbone. Celui-ci se trouve dans l’air qui entoure notre Cactus. Oui, mais voilà : si les stomates s’ouvrent pendant la journée, toute l’eau contenue dans la tige va s’échapper par évaporation… et notre Cactus va devenir tout sec et mourir ! Comment faire pour récupérer le précieux gaz carbonique sans se transformer en Cactus lyophilisé ?
Certaines plantes, dont les Cactus, on trouvé la parade : elles n’ouvrent pas leurs stomates la journée, ce qui leur permet de conserver leur eau. Les stomates s’ouvrent la nuit, afin de permettre au CO2 d’entrer dans la plante et de réagir avec l’eau dans le cadre de la photosynthèse. Fastoche me direz vous ! Pourquoi toutes les plantes ne fonctionnent elles pas comme ça ?
Il ne faut pas oublier que la photosynthèse a lieu grâce à l’énergie du Soleil… et le Soleil, en pleine nuit… se fait rare. Alors, il existe bien un mécanisme qui permet aux Cactus de fonctionner la nuit : c'est le métabolisme CAM (pour Crassulacean acid metabolism), qui leur permet de séparer temporellement les deux phases de la photosynthèse (qui normalement se déroulent en même temps chez les autres plantes). Si l’on simplifie les choses, disons que le Cactus va emmagasiner l’énergie solaire, nécessaire à la photosynthèse, sous forme d’acides organiques, pendant la journée. Puis cette énergie sera réutilisée, pour terminer la réaction de photosynthèse la nuit, en présence d’eau et de dioxyde de carbone.
En conclusion, nous pouvons maintenant répondre à cette… épineuse question : pourquoi les plantes ont-elles des épines ? Et bien, comme souvent en biologie, ça dépend des cas. Pour certaines plantes, ces épines seront de véritables protections contre les prédateurs, n’ayant rien à avoir avec les fonctions du métabolisme photosynthétique… tandis que pour d’autres, il s’agira en réalité de la conséquence de la mise en place au cours de l’évolution d’un mécanisme de résistance à la sécheresse. Et accessoirement, les épines des Cactus servent aussi à se protéger contre des herbivores trop gourmands !
Un grand prédateur de Cactus...
*stipule : extension du limbe (= la partie verte de la feuille, là où se déroule la photosynthèse) à la base du pétiole. Il y a toujours deux stipules.
**Oui, rappelez-vous, c’est au niveau des feuilles que s’effectue la photosynthèse. Si vous ne vous en souvenez plus, allez voir là à http://fish-dont-exist.blogspot.com/2011/07/to-be-or-not-to-be-alive-that-is-good.html
Sources :
Le génie des végétaux, M. Bournérias et C. Bock, ed. Belin
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...