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lundi 26 mai 2014

Les plus petits artistes du monde.

La délicatesse est dans le détail et le détail est dans le minutieux. Encore une fois je vais tenter de vous emmener dans le monde des petits animaux (et comparses). Je vais évoquer certains exemples dont j’ai déjà parlé mais aussi de nouveaux.

Le monde des animaux microscopiques, encore peu exploré, est celui du mystère comme je l’ai expliqué en long, en large et en travers dans un article précédent. Mais c’est aussi un monde d’une délicate beauté. Il est souvent difficile de réaliser à quel point des organismes si petits peuvent développer, voir même utiliser des structures aussi complexes. Et dans ce rôle il n’y a pas seulement les animaux, je vais dévier un peu de mon monde favori pour parler aussi d’autres organismes minuscules qui valent le détour.

Dans cet article je vais éviter de trop approfondir (notamment parce qu’on ne connait pas bien la fonction de tous ces organes). L’idée de cet article est plus esthétique que scientifique !

Vis-à-vis des animaux microscopiques il y a deux sortes de gens : ceux qui connaissent les rotifères et ceux qui ne les connaissent pas. Toute personne qui a pris un microscope et y a déposé un peu de terre de son jardin aura remarqué ces délicats petits animaux. Ils sont un peu les stars du microscope. Mais en dehors des naturalistes possédant cet outil, ils ne sont à peu près connus de personne. Pour faire simple, un rotifère c’est un animal mesurant généralement moins d’un millimètre, pourvus de petites mâchoires et de cils permettant la locomotion et/ou la prise de nourriture, situés uniquement à l’avant de l’animal. Leurs mâchoires généralement constituées de sept pièces masticatrices sont souvent des structures fragiles et pleines de détails. Ils se déplacent aussi grâce à une couronne de cils qui battent de concert. Le battement de ces cils ressemble à un mouvement de vagues reflétant la lumière du microscope dans une magnifiquedanse.

Commençons avec quelques photos de rotifères eux même :

Floscularia, vivant dans un tube. Remarquez les cils qui permettent à l’animal de se nourrir.  (Source: Floscularia)

Filinia longiseta avec ses appendices incroyablement longs : le corps ne fait que 120µm… (Source, Filinia)

Polyarthra major, le rotifère qui s’échappe en sautant. Remarquez les détails des « rames », ces structures en forme de plumes à longeant le corps vers la gauche et tendues en avant vers la droite ! (Source : Polyarthra

Bon voilà pour un très rapide tour des rotifères. Mais ce n’est pas fini, je vous ai parlé de leur mâchoires, en voici encore un aperçu succin. Ces minuscules structures demandent d’être étudiées avec la microscopie électronique pour qu’elles puissent révéler tous leurs secrets.

Sophie a évoqué les bdelloïdes dans son dernier article. Ces derniers cachent beaucoup de surprises, mais Sophie ne vous a pas tout dévoilé (sinon elle aurait pu écrire un livre !), voici leurs mâchoires :

Réalisez juste le niveau de détails par rapport à la taille de l’organe ! Mâchoires (appelées « trophi ») de Philodinavus paradoxus. Chez les bdélloides, elles servent généralement à mastiquer les particules de matière organique. (Source : Philodinavus)

Dans le genre mâchoires terrifiantes :

Les mâchoires de Lindia deridderae, un rotifère prédateur chassant d’autres micro-animaux, incluant d’autres rotifères… (source : Lindia deridderae

Et dans le genre mâchoires improbables :

Les mâchoires de Lindia elsae (même genre que le précédent, pourtant les mâchoires sont très différentes). A quoi peuvent bien servir ces deux spirales asymétriques et dentés à l’arrière des mâchoires ? (Source : Lindia elsae

Et pour les curieux qui en veulent encore et aimeraient observer plus d’improbables petites mâchoires de l’enfer, vous pouvez consulter cette très chouette base de données : mâchoires de rotifères

Toujours pas convaincus ? Plusieurs rotifères ont gagné le concours de photographiemicroscopique 2013 d’Olympus (une compagnie de microscopie), en voici par exemple une magnifique illustration avec les rotifères à « lorica » (ce qui signifie armure) :

Des rotifères autour d’une algue. En bleu la lorica, et en rouge les cils. (Source : rotifères stars)

Et puis parce qu’il faut toujours finir avec ça si on peut, un planche d’Haeckel sur les rotifères : 

Ca se passe de commentaires. Pour le nom des différentes espèces, vous pouvez aller voir ici : source.

Mais il n’y a pas que les rotifères qui ont des mâchoires complexes, mon petit chouchou, le Micrognathozoa (quelques infos , ou ) n’est pas en reste non plus :

Ces mâchoires sont considérées comme les plus complexes chez les animaux microscopiques, jusqu’à plus de trente sous parties ont été dénombrées. (Source : les mâchoires de mon chouchou)

Vis-à-vis des animaux microscopiques il y a trois sortes de gens : ceux qui ne connaissent pas les rotifères, ceux qui les connaissent, et ceux qui s’intéressent même à d’autres trucs encore moins connus !  Comme l’a très bien souligné Sophie, si l’injustice fait que peu de gens connaissent les rotifères, les gastrotriches sont encore moins célèbres, quand bien même ils comptent parmi les animaux les plus abondants de la planète (cf encore mon précédent article). Pourtant ils font partis des plus coquets des animaux, ornementés d’écailles, d’épines, de tubes tous dessinées avec des structures insoupçonnables. Si certains manquent d’esthétique, d’autres révèlent leur beauté une fois placés au microscope.

L’épineux Thaumastoderma vu en microscopie optique. Mais attendez de voir les détails de ces épines… (Source : l'adorable Toto)

Les  épines de Thaumastoderma vues de plus près au microscope électronique à balayage. En fait « Thaumastoderma » signifie « peau surprenante » et on comprend ici pourquoi… D’autant plus que chaque épine mesure environ 10µm.  (Source : Toto le coquet)

L'épineux Acanthodasys avec ses épines et ses écailles. Microscopie confocale à balayage laser, avec auto fluorescence de la cuticule. Photo prise par mes soins.

La partie antérieure de l’étrange Lepidodasys. « Lepido » signifiant écailles, on comprend bien que les écailles sont un caractère important de ce petit monstre. Chacune ne mesure que 10µm. Photo prise par mes soins.

Le hérisson microscopique : Chaetonotus. Les plus longues épines sont coudées et possèdent elles-mêmes des petites épines. Certaines semblent même attachées à des muscles. L’animal mesure une centaine de micromètres au total (un dixième de millimètre). Photo prise par mes soins.

Encore plus mystérieux que les gastrotriches, il y a les loricifères (hop, je vous invite encore une fois à revenir sur mon article précédent). Découverts récemment, et particulièrement difficiles à récolter (il faut les chercher pour les trouver), ces animaux, comptant parmi les plus petit au monde, sont ornementés de structures improbables! Allant même jusqu’à présenter des différences entre mâles, femelles et différents stades de vie. Malheureusement, prendre (et trouver) une photo mettant correctement en valeur les ornementations de ces animaux est difficile, et seul des dessins rendent justice à ces maîtres du détail.

Photo au microscope optique d’un loricifère. Interpréter ensuite ces animaux n’est pas aisé, les dessins rendent donc mieux justice à la finesse de ces animaux. (Source : ver feu d'artifice

Dessin interprétatif de Titaniloricus inexpectatovus. Bien sûr, ne tenez pas compte des légendes, mais elles illustrent bien le niveau de détail de ces animaux. (Source : Gad, 2005

Dessin de Pliciloricus enigmaticus un peu plus stylisé cette fois ci. (Source : dessins de loricifères)


Les foraminifères sont des organismes très souvent microscopiques. Cette fois-ci, ce ne sont pas des animaux, mais des eucaryotes (organismes à noyau cellulaire) unicellulaires. Ces cellules vivent dans une coque, appelée test. Et la cellule en son centre étends des filaments, ou tentacules cellulaires, plus correctement appelés pseudopodes. Déjà complexe comme organisation… Mais le plus magnifique ce sont les formes que peuvent avoir ces tests. Comme des petites coquilles de mollusques microscopiques percées de trous. Microscopiques ? Pas toujours. Ces animaux, aussi unicellulaires soient-ils (difficile de faire plus unicellulaires qu’unicellulaire) peuvent former des tests de plusieurs centimètres. Dans le fossile, on en connait même atteignant une dizaine de centimètres ! Ils forment alors les nummulites, les « roches à pièces » (pensez à la numismatique, le fait de collectionner des pièces). Certains contemporains, atteignent jusqu’à 20 cm, ce qui les place parmi les plus gros organismes unicellulaires. En fait, ces cellules géantes, atteignant ceci dit difficilement le millimètre, sont souvent plus grosses que les animaux que j’ai présentés plus haut, mais leurs formes valent le détour.

Une collection de différents foraminifères observés au microscope électronique à balayage. (Source : collection de foraminifères)


Elphidium crispum, ce genre de foraminifères est relativement commun. (Source : Elphidium) 



Bien évidement Haeckel est encore passé par là. (Source : Haeckel et les forams


Il est parfois un peu dur de comprendre quel est le rôle de si magnifiques ornementations chez les organismes microscopiques. A part le scientifique, qui peut les voir ? Leurs congénères peut-être, mais lorsque l’on est si petit, on ne doit pas voir grand choses quand bien même on a des yeux. Et si ce n’est pas esthétique, à quoi servent des épines si détaillées, des mâchoires si complexes lorsque l’on mesure un dixième de millimètre ? Alors, est-ce simplement un caprice de la nature ? Un cadeau pour les curieux ? Ou simplement qu’à ces dimensions, ça ne compte pas tellement ? J’ai passé sous silence un grand nombre d’autres organismes animaux, ou unicellulaires, mais ce n’était qu’un aperçu très succin des incroyables formes que prennent certains organismes microscopiques !


lundi 19 mai 2014

Bdelloïdes, vedettes déchues dans l’ombre des tardigrades

Bravant des épreuves hautement mortelles pour l’homme, de la dessiccation extrême aux radiations ionisantes en passant par des températures glaciales, ces êtres s’affirment pleinement dans leur vie microscopique répandus aux quatre coins du monde. N’en déplaise aux tardigrades, pour une fois changeons de vedettes. Car il se pourrait bien que ces derniers soient détrônés dans leur toute-puissance par une créature oubliée de beaucoup, qui côtoie de très près nos oursons d’eau et qui présente des caractéristiques pour le moins déroutantes… J’ai nommé (avec tout le suspens que le titre n’a pas su garder)… les bdelloïdes !


Leur apparence peu banale rend les rotifères bdelloïdes encore plus intéressants (Source)


C’est quoi ça ?


Toujours la même histoire, les gens ne connaissent que les belles gueules, les choupis, les mignons-tout-plein. Alors forcément « tardigrade » ça sonne plus de cloches que « bdelloïdes ». J’avoue que les premiers sont adorables avec leur petit corps tout rond et leurs huit petites patounes qui s’agitent dans tous les sens… Non, non, non, revenons à nos bdelloïdes, ils sont pas mal non plus après tout, dans leur genre. Les bdelloïdes font partie des rotifères (pour les curieux, le dernier arbre phylogénétique suggéré se trouve à la fin de cet article), et ce sont bien des animaux malgré leur corps tout bizarroïde. Tout comme les tardigrades, ils sont microscopiques et on les trouve dans les milieux relativement humides, depuis des lacs et étangs jusqu’à des milieux terrestres riches en eau comme les mousses ou lichens. Mettons de côté leur intéressante morphologie pour cette fois, avec tout de même une petite illustration par l’image :


 

 

Le syndrome de la Belle-au-bois-dormant


Mon introduction promettait quand même des informations plus sensationnelles alors entrons dans le vif du sujet. Une des exceptionnelles qualités des bdelloïdes est leur capacité à dormir. Dès que les conditions rendent la survie fortement compromettante, ni une ni deux ils passent en mode mort-vivant, en arrêtant toute activité et en réduisant leur métabolisme à un tel point qu’il en devient indétectable. Lorsque le milieu s’assèche, ce qui est relativement courant dans la mousse par exemple, ils entrent dans un état d’anhydrobiose, se desséchant également, perdant 60% de leur volume et se transformant en une boule compacte et immobile. Et puis ils reprennent leur vie, tranquillement, une fois le milieu de nouveau humide. Cette capacité d’anhydrobiose est cependant partagée par de nombreux organismes vivant dans ces milieux à déshydratation fréquente.

Là où les bdelloïdes s’illustrent, c’est dans une autre forme de dormance. Quand la nourriture vient à manquer, plutôt que de mourir de faim, nos bestioles vont bouder dans leur coin en attendant que ça se passe, arrêtant au passage toute activité. Ils sont ainsi capables de survivre à une absence de nourriture plus longue que leur propre durée de vie (30 jours). Et si la disette dure 40 jours, 60% des individus seront capables de reprendre leur vie comme si de rien n’était et de se reproduire dans les quelques jours qui suivent le retour à la normale. Ainsi que l’ont souligné Ricci & Fontaneto dans leur superbe article de 2009, c’est comme si on mettait une centaine d’humains à la diète totale pendant 100 ans, et qu’une soixantaine survivaient jusqu’au bout, puis se goinfraient un petit coup et faisaient des gosses, l’air de rien…

Cette capacité illustre un phénomène assez étrange lorgné par beaucoup d’humains. Contrairement à d’autres organismes capables de dormance extrême, tels que des nématodes qui résistent également à la dessiccation (mais pas au manque de nourriture), les bdelloïdes, à l’instar des tardigrades, ne vieillissent pas quand ils dorment ! Tels des Belles-au-bois-dormant microscopiques, ils sont plongés dans un sommeil qui préservera leur jeunesse jusqu’à l’arrivée de leur prince charmant à eux.


Malgré les apparences, beaucoup de points communs entre ces deux créatures… Le bdelloïde, sous forme déshydratée, est tirée de la review de Ricci & 2009 (prise par Giulio Melone)


Encore mieux, il semblerait même que ces longues siestes obligatoires, qui nous apparaissent comme une contrainte à leur survie, soient en fait un véritable élixir de jouvence pour eux. Non contents d’en sortir tout frais à leur réveil, les études chez certaines espèces montrent que les mères ayant subi une dessiccation produisent une descendance avec une aptitude phénotypique plus élevée, autrement dit une descendance qui se porte mieux et qui vit plus vieux ! Probablement en cause une autre de leur délicieuses particularité, la capacité à réparer leur ADN (Gladyshev & Meselson 2008). Les épisodes de dormance étant source de dégâts dans leur matériel génétique, leur capacité à le régénérer est indispensable. Il semblerait cependant que ces processus de réparation aient également des effets bénéfiques sur des traits autres que la résistance à la dessiccation. A tel point que les bdelloïdes seraient presque dépendants de ces évènements de forte sécheresse : il a été montré que l’aptitude phénotypique des populations maintenues hydratée déclinait comparée à celles qui subissent des stress hydriques cycliques !

Ainsi protégés en boules compactes imperméables aux dangers extérieurs, les bdelloïdes  agissent comme des petites graines, jouant le rôle de propagules se dispersant dans tous les milieux, à tel point qu’ils sont abondants jusqu’en Antarctique et qu’on les trouve même dans des milieux montagneux au dessus de 4000 m (Sohlenius & Bostrom 2005 ; Fontaneto & Ricci 2006), du haut de leurs 450 espèces déjà décrites et probablement des centaines d’autres à découvrir.

Si vous n’êtes pas encore épatés par ces êtres microscopiques qui dominent déjà le monde, peut-être une petite information supplémentaire devrait faire son petit effet : chez les bdelloïdes, il n’y a que des filles !


Sans sexe, tout va bien 


Cette dernière caractéristique, qui n’en est pas moins extraordinaire, leur a valu leur qualification par le grand Maynard Smith (1986) de « Scandales évolutionnaires » ! En effet, les bdelloïdes constituent le groupe le plus large et le plus vieux (ils ont été trouvés dans de l’ambre vieille de 35 à 40 millions d’années) présentant des évidences de reproduction asexuée sur le long terme. Comme toutes les espèces du groupe la pratiquent, cette caractéristique est sans doute apparue chez un de leurs ancêtres à tous. Ainsi, on ne trouve que des femelles chez les bdelloïdes, qui produisent des filles par le phénomène de parthénogenèse. Si cette reproduction est bien connue chez beaucoup d’autres espèces (citons les pucerons par exemple), elle est généralement alternée avec des reproductions classiques avec des mâles. Mais pas chez les bdelloïdes. Le groupe ne contient aucun mâle et s’en sort pourtant très bien (une petite leçon à tirer ?).

(Source)

L’impact le plus important d’une absence de reproduction sexuée concerne leur matériel génétique : aucune occasion de mixer les ADN des pères et mères pour obtenir une diversité qui pourrait coller à celle observée. Qu’à cela ne tienne, les bdelloïdes ont plus d’un tour dans leur grand sac et disposent d’un mécanisme capable de générer de la diversité : la capacité suggérée d’effectuer du transfert horizontal de gènes ! Ils seraient ainsi capables, pendant leur processus de réparation de l’ADN, d’incorporer dans leur génome des gènes trouvés dans leur environnement. En somme ils font de la récupération à leur échelle et se bricolent un génome comme des grands !


Applaudissons les artistes


Pour résumer, nous avons des organismes capables de se reproduire sans sexe, de se diversifier sans se mixer entre eux, de moduler leur ADN, de survivre à des stress les plus extrêmes, d’arrêter de vieillir momentanément, et qui ont réussi à coloniser la planète entière (on trouve même des espèces marines !), tout ça en étant microscopiques et inconnus de tous ! Quand bien même il suffit de se baisser (et d’avoir une bonne loupe) pour en observer… J’espère que cet article leur aura apporté leur petit moment de gloire qu’ils méritent amplement !


Dernières suggestion phylogénétique de l’équipe Wey-Fabrizius et al. publiée en février dernier. De manière intéressante, les bdelloïdes, comparé à leurs frères acanthocéphales, ont une biologie complètement différente ! Ces derniers sont parasites obligatoires manipulateurs de leurs hôtes




Bibliographie


Vous retrouverez une grande partie de ces infos dans cette Review à la lecture particulièrement agréable :
  • Ricci, C. & Fontaneto, D. 2009. The importance of being a bdelloid : Ecological and evolutionary consequences of dormancy. Italian Journal of Zoology, 76, 240-249.

Et une autre mini-review plutôt portée sur l’aspect génétique :
  • Rice, W. & Friberg, U. 2007. Genomic clues to an ancient asexual scandal. Genome Biology, 8, 232



Sophie Labaude

vendredi 25 mai 2012

La science accessible à tous.

La recherche scientifique a parfois la lourde peine de traîner des préjugés aussi lourds que des boulets qu’on vous aurait accrochés à la cheville sans moyen de vous en défaire (un peu comme les pirates qui jetaient les traîtres à la mer). Laissez-moi m’incarner, le temps que vous lisiez ces quelques lignes, en une véritable maîtresse des clés (j’ai hésité avec Passepartout, mais ça fait quand même moins sexy) qui volerait au secours de la science pour la libérer d’une noyade lente, terrible, pleine de souffrance.

They strapped me to a cannon, I ended up on the bottom of the ocean, the weight of the water crushing down on me.” William "Bootstrap Bill Turner, Pirates des Caraïbes.
Illustration de Tiago Hoisel [Source] // Les héros de la série The Big Bang Theory
Il n’y a que des vieux qui bossent dans la recherche, il faut avoir fait BAC+ trouze pour y bosser, ils sont grave ringards, ils n’ont pas de vie sociale, ils regardent leurs crottes de nez au microscope et puis d’abord, ça sert pas à grand-chose à part à laisser une bande de vieux croutons s’éclater entre eux sur des délires qu’eux seuls comprennent (et en plus, on les paye pour ça. Sans déconner, mais où va le monde ?!).
A vrai dire, c’est ce que j’aurais pu répondre avant d’avoir mis les pieds à la fac et c’est ce que pourraient répondre pas mal de gens que je connais. Mais pour de vrai, c’est trop pas ça (quoique pour certains je vous laisse le bénéfice du doute).

En fait je n’ai pas l’intention de vous parler de Science avec un grand S ou encore de la recherche de façon générale mais plutôt de vous parler d’un truc que je kiff grave de certains programmes qui permettent de contribuer à l’avancée de la recherche sur la question de la biodiversité* à notre échelle. Et pour ça, les seuls pré-requis demandés sont : la curiosité et le partage. (Et ouais, rien que ça !)

En fait, ça part du constat que pour connaître la biodiversité, il faut la zieuter assez régulièrement pour pouvoir en tirer des conclusions pertinentes et intéressantes. Mais sauf rares exceptions (stages, thèses, programmes financés, suivis par des associations), ce sont des données difficile à obtenir. Non pas parce que c’est difficile d’aller sur le terrain mais parce qu’on manque de moyens (manque d’argent et de personnel) et donc forcément, un manque de temps.

Pourtant, on a besoin de connaître l’évolution de la biodiversité, sa répartition dans le temps et dans l’espace afin de pouvoir la protéger ou encore la gérer. Ouais, on aime bien pouvoir tout gérer et tout contrôler… mais disons que c’est pour le bien de notre environnement (quoique ça dépend des fois…).

A côté de ce manque de temps et de moyens, un grand nombre de personnes s’adonne très régulièrement à des activités naturalistes (et non naturistes**). Il y a, bien entendu, les associations naturalistes qui proposent des sorties, mais il y a également ceux qui aiment se balader pour faire un peu de randonnée, ramasser les champignons, cueillir des fruits, ou que sais-je encore (Boriiiiiis, lâche ce palmier !). Des personnes qui aiment le contact avec la nature quoi (Boris, lâche-le de suite ou je compte jusqu’à trois !). Et forcément, les connaissances des uns et des autres sont très variées et peuvent aller d’un niveau de débutant à un niveau d’expert.


Photos prises ici et là
Les sciences participatives
C’est alors que se sont mises en place les sciences participatives (ou citoyennes) pour la biodiversité.
Ces sciences participatives ont pour vocation de faire participer tout ceux qui le souhaitent à des programmes naturalistes afin d’accroître nos connaissances en termes de biodiversité. C’est ainsi que professionnels et amateurs collaborent pour le bien de notre environnement. Les données ainsi récoltées sont transférées aux chercheurs qui pourront les traiter afin d’en extrapoler les informations puis les transmettre au grand public.

Et puisque ce genre de programme se développe depuis quelques années maintenant, il y en a pour tous les goûts et tous les niveaux !
Vous êtes amateur, vous n’y connaissez rien et pourtant vous aussi, vous voulez gambader les cheveux au vent pour regarder les fleurs et les papillons ? N’ayez crainte, j’ai ce qu’il faut pour vous : [Sauvages de ma rue, Vigie Flore, Observatoire des Papillons de Jardins].
Et vous, sombre créature de la nuit ! Votre passion est d’errer dans les maisons hantées les nuits de pleine lune, votre rêve le plus secret serait de devenir un vampire ? J’ai également ce qu’il faut pour vous : [Suivi des populations de chauves souris].
Et toi là bas ! Tu préfères bronzer sur la plage plutôt que courir après les oiseaux ?! Haha, et ben si ! J’ai un truc pour toi aussi (et tu vas (prendre la voix de Cristina Cordula) a-do-rer ma chérie) : [BioLit, CapOeRa].
Vous là bas, vous avez du mal à décrocher de votre téléphone plus de 3 minutes ? Idem, j’ai ce qu’il faut : [Missions Printemps avec l’appli smartphone du même nom].
Hep toi ! Celui qui a le pied dans le plâtre ! Et toi aussi tiens, qui à l’air de vouloir profiter du hamac dans ton jardin. J’ai également ce qu’il faut pour vous, vous n’aurez pas à aller très loin puisque votre jardin ou le trottoir devant chez vous suffisent ! [Observatoire des Papillons de Jardin, Observatoires des Escargots, Enquête Coléo, Sauvages de ma Rue]

BioLit
Calliostoma zizyphinum sur
des algues vertes (Ulva sp.)
Je vais vous présenter mon programme préféré pour vous en donner un rapide aperçu. Vous connaissez sans doute mon attrait incommensurable pour les bêbêtes de l’estran (la partie du littoral soumise à la marée), mais je vais devoir avouer ici, aux yeux de tous, ma fascination pour les algues*** ces êtres inférieurs qui tuent chevaux et sangliers.

Il s’agit du projet BioLit (lauréat 2012 du trophée mécénat délivré par le ministère !) mis en place par l’association Planète Mer.

L’objectif est de comprendre les relations qui unissent les grandes algues brunes et les mollusques qui vivent dans cet habitat.


Le littoral, comme les autres écosystèmes est constitué d’un ensemble d’interactions entre la faune, la flore et le substrat. En plus de la prédation, compétition, interactions durables (symbioses, parasitismes etc.) et toute autre forme d’interaction, les espèces sont soumises à la marée. Bon d’accord, ce n’est pas un scoop, mais vous êtes vous déjà mis dans la peau d’un bigorneau, d’un crabe, d’une anémone de mer ou d’une algue ?
Bigorneau (Littorea littorea)
avec vue de l'opercule
En fait, on va le faire ensemble. A partir de maintenant, on sera tous ensemble une bande de bigorneaux qui gambadent se baladent sur un rocher. La marée est haute, l’eau est à température idéale, on est protégé des UV, notre coquille nous protège de la plupart des potentiels prédateurs et nous pouvons brouter joyeusement des algues pendant que la marée redescend. A marée basse par contre, les oiseaux (et les pêcheurs à pied) peuvent nous cueillir facilement, il n’y a plus d’eau donc plus de protection contre les UV et il commence à faire chaud. Le soleil tape sur les rochers sombres ce qui augmente considérablement leur température (qui peut aller jusqu’à 50°C dans nos régions !), plus question de ramper dessus il y fait bien trop chaud ! Plusieurs moyens s’offrent à nous, chers bigorneaux, pour nous protéger de cet environnement devenu hostile : notre opercule qui nous permettra de nous garder à l’humidité et de limiter l’échauffement mais également notre mucus qui nous évitera de nous dessécher. Cependant, rester enfermé dans sa coquille pendant plusieurs heures n’est pas une partie de plaisir, et quelques fois ce n’est pas suffisant contre la dessiccation. C’est là que les macroalgues (se différencient des microalgues par leur taille : les macroalgues sont celles que l’on voit à la plage ou dans l’eau tandis que les microalgues sont celles que l’on ne peut voir qu’au microscope) interviennent puisqu’elles deviennent un véritable refuge contre le soleil, les prédateurs mais également le froid et la pluie. Cette situation ne concerne bien évidemment pas que les bigorneaux, mais toutes les espèces peu ou non mobiles ou encore les prédateurs qui s’y cachent pour tendre des pièges à leur proies. Les conditions sous l’eau et en dehors sont vraiment différentes, il faut pouvoir y survivre.
Les bigorneaux et tous les autres escargots du littoral sont d’un grand intérêt pour tout cet écosystème. Ils limitent la prolifération des algues en les broutant et sont source de nourriture pour bon nombre d’espèces d’oiseaux, de poissons, d’autres mollusques… Les algues elles aussi sont une source importante de nourriture et représentent également un abri considérable pour la faune (j’en reparlerai dans un autre article). D’où l’intérêt de les étudier. De plus, les algues brunes (il existe aussi les algues vertes et  les algues rouges) et les escargots ont l’avantage d’être tous deux présents en grande quantité et facilement reconnaissable pour un non spécialiste. Un programme fun et accessible à n’importe qui, donc à vous de jouer ! Et si vous n'êtes toujours pas convaincu, voyez la vidéo ci-dessous.






Je vous laisse découvrir les détails du projet ici ainsi que les fiches protocole : et .
Si vous n'êtes toujours pas rassasiés après tout ça, que vous voulez rencontrer des gens passionnés et passionnants pour vous faire découvrir les richesses de la diversité du littoral vous pouvez vous renseigner auprès de Planète mer, auprès de la super asso VivarmorNature, mais aussi auprès de IODDE et Nausicaa.

Littorina obtusata qui tente de se camoufler parmi les
flotteurs (poches d'airs qui font flotter les algues) de
l'algue brune Fucus vesiculosus

Vigie Nature
Evidemment, pour ceux qui n’habitent pas près de la mer ou qui n’y iront pas pendant les vacances, j’ai d'autres programmes à vous montrer, notamment ceux proposés par Vigie Nature.
Vigie nature est un énorme programme proposé par le MnHn (Muséum national d'Histoire naturelle) qui propose de suivre les populations de chauves-souris, d’oiseaux, d’escargots, d’amphibiens, d’insectes mais également de suivre les traces d’animaux dans la forêt ou encore les espèces végétales de nos jardins ! Je vous l’avais dit, il y en a pour tous les goûts ! Si ça vous intéresse et que vous voulez en savoir un peu plus, vous trouverez des informations sur leur site, et n’hésitez pas à les suivre via le blog qui a été lancé il y a quelques jours.


(c) Vigie Nature [Source] 


La nature ordinaire
Quel intérêt d'étudier les plantes
sur un trottoir ? [Source]
Mais en fait, pourquoi étudie-t-on les espèces « communes » ? Ça ne serait pas plus intéressant de se préoccuper des espèces en voie d’extinction ou des espèces rares ? Quid des espaces protégés, ne serait-il pas plus intéressant de suivre des espèces dans ces zones plutôt que sur un vulgaire trottoir de ville ?

Ben en fait, oui et non. C’est clair que c’est vachement plus glamour de dire « ce week end, j’ai étudié une orchidée sauvage dans une réserve biotique intégrale » plutôt que « ce week end, j’ai regardé des pissenlits sur le trottoir de la voisine »…
Le but premier des sciences participatives c’est la mobilisation du publique. Pour cela, il faut que les protocoles proposés soient facilement réalisables, qu’ils soient accessibles au plus de monde possible et pour ça, il a au moins deux moyens. Le premier c’est d’étudier des espèces connues du grand public (j’imagine que si je vous dis pissenlit, rouge-gorge ou renard, vous voyez tout de suite de quoi je parle) ou facilement reconnaissables. Le deuxième, c’est de pouvoir le faire près de chez soi, c’est quand même plus pratique que si vous devez parcourir 50km en voiture.

Vous avez peut être déjà entendu parler de l’expression « érosion de la biodiversité » du fait des changements globaux. Certaines espèces ce sont éteintes, certaines sont en voie de disparition, certaines tiennent encore le coup mais qui n’y arriveront bientôt plus… Afin de réduire cette crise, plusieurs types d’actions sont mises en place à diverses échelles (internationale à locale) dont la protection de certaines espèces et la création d’aires protégées (Natura 2000, réserves naturelles, parcs naturels régionaux etc.). Mais en terme de superficie sur un territoire, c’est la nature dite ordinaire qui est majoritaire (je crois me souvenir de quelque chose comme plus de 90%). Vous comprendrez donc l’importance de connaître la dynamique des espèces qui l’occupent. D’autant plus qu’on peut se servir de ces espèces communes comme fonction indicatrice puisque leur étude va nous permettre de comprendre comment la biodiversité réagit face aux changements globaux. Par exemple, le réseau STOC (Suivi Temporel des Oiseaux Communs) a pu mettre en évidence grâce aux données des participants que certaines espèces profitent du réchauffement climatique, tandis que d’autres ont beaucoup plus de mal à s’y faire.

La Linotte mélodieuse avec un déclin de -72% en 20 ans est un symbole de la perte de biodiversité ordinaire en milieu agricole. A l’inverse, le Pigeon ramier (+71% en 20 ans) est un généraliste qui profite des changements globaux[Source]

Pour finir, s’intéresser à des espèces moins exotiques permet de sensibiliser le grand public à la protection de la nature ordinaire. Au même titre que les koalas, les dauphins et les phoques, nos mésanges, nos algues et nos bigorneaux ont eux aussi le droit à un peu d’attention et d’affection ;)


(c) C. Feirrera



A bientôt sur le terrain !
Polychètement,
Aurélide. 









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* biodiversité : la biodiversité c’est la diversité d’espèces, de formes, de modes de vie, de gènes, en gros, c’est toute la diversité possible et imaginable formée par le vivant. [Retour au texte]
** naturaliste / naturiste : tandis qu’un naturaliste s’éclate à se balader dans la nature pour l’admirer, l’observer et la comprendre, le naturiste lui, s’éclate à se balader à poil (chez lui, dans son jardin, dans des campings spécialisés et autres). Cela dit, les deux ne sont pas incompatibles. [Retour au texte]
** algues : en vrai, le terme algue ne veut rien dire d’un point de vue évolutif (pour les pro’, et histoire de se la péter un peu pendant les soirées mondaines, on va plutôt dire « ça ne veut rien dire d’un point de vue phylogénétique » mais ça revient au même). Les « algues » (les guillemets sont là pour dire « je sais que le terme algue ne veut rien dire d’un point de vue évolutif, mais vu que c’est long à écrire je me contente de juste mettre les guillemets ») regroupent en fait des espèces qui n’ont rien à voir, c’est comme si on parlait de fournitures scolaires : un stylo n’a rien à voir avec une feuille ou une gomme. Leur seul point commun c’est qu’on les met dans un cartable. Ben là c’est pareil pour les algues (sauf que c’est un peu moins évident à s’en rendre compte, je l’admet), une algue brune n’a rien à voir avec une algue rouge qui n’a rien à voir avec une algue verte (ouais, j'm'éclate avec les couleurs) mais pourtant on les regroupe ensemble sur un critère écologique parce que c’est plus simple de dire « algue » que de dire « toutes les espèces photosynthétiques capables de vivre sous l’eau et sans tissu conducteur ». Encore une fois, pour les soirées mondaines, on dira que les algues sont polyphylétiques : leurs ressemblances n’ont pas été héritées du même ancêtre [ce n’est pas parce que Nico et Boris ont les cheveux foncés qu’ils ont les mêmes parents (ça parait plus logique dis comme ça hein ? :D)].
Si vous voulez d’autres mots de ce style pour vos soirées et réunions de familles, vous devrez en trouver dans nos articles. [Retour au texte]

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Si vous doutez toujours sur le fait que tous les scientifiques ne sont pas qu’une bande de vieux croûtons moisis, voyez à quoi ressemble un scientifique de nos jours : http://lookslikescience.tumblr.com/ [avouez que certains sont grave sexy ! (nan je ne donnerai pas de nom) (bon ok, vous avez raison, les plus sexy n’y sont pas, on ne voulait pas trop leur faire d’ombre en proposant nos photos, faut savoir faire preuve d’humilité parfois ;) )]
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Pour aller plus loin : Regards et débats sur la biodiversité - Biodiversité et science participative, de la recherche à la gestion des écosystèmes. 
Merci à C. Kerbiriou de m'avoir autorisé à utiliser quelques un de ses éléments de cours et à F. Jiguet pour sa disponibilité.
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