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lundi 28 octobre 2013

Pomme de reinette et pomme d'api, Jack O'Lantern et feuilles d'automne.

C'est l'automne ! C'est la saison des pommes et des feuilles rouges et jaunes !
Fraîchement débarqué au Québec cette année, je suis bien obligé de reconnaître que l'automne au Canada n'a pas volé sa réputation et que les couleurs sont au rendez-vous. La preuve en image !

Petit aperçu des couleurs de l'automne au Québec

Mais c'est aussi le temps de la récolte de divers fruits : au Québec, on ramasse en famille ou entre amis des quantités considérables de pommes avant l'hiver, histoire d'avoir des fruits bien juteux à se mettre sous la dent lorsque la neige arrivera. En France, on célèbre septembre avec les vendanges et la récolte du raisin. Sans oublier l'arrivée de l'Halloween, fin octobre, à qui l'on doit les nombreuses citrouilles d'un bel orange dans les rues des pays à influence anglo-saxonne...

En haut à gauche, le ramassage des pommes (source) ; en bas à gauche, le raisin mûr des vendanges (source) ; à droite, une belle citrouille d'Halloween (source)

Mais pourquoi je parle de tout ça ? Quel rapport entre les feuilles rouges et les citrouilles, mis à part le fait que tout ça se retrouve à l'automne ? Eh bien, ce sont les couleurs ! Car oui, maintenant qu'on y pense, tous ces végétaux n'ont pas la traditionnelle couleur verte qu'on associe aux plantes. Alors, à quoi sont dues toutes ces couleurs ? Quels sont les mécanismes qui se cachent derrière cette débauche de teintes allant du rouge au jaune en passant par le orange ? Et surtout, quels sont les avantages évolutifs que ces couleurs confèrent aux plantes?
Commençons par nous pencher sur la question du changement de couleur des feuilles des arbres. D'abord, à quoi est due la couleur verte des feuilles au printemps et en été? Au pigment appelé chlorophylle. J'en ai déjà parlé dans cet article là qui date d'il y a un petit moment déjà.
Où se situe la chlorophylle dans les feuilles ? Déjà, il faut savoir qu'une feuille est un organe complexe, organisé en couches.

Coupe d'une feuille (source)

Ce qu'on peut voir sur le schéma précédent, c'est que la couche centrale de la feuille, appelée mésophylle, ou parenchyme,  est le lieu où se situent les cellules responsables de la photosynthèse. Les cellules sont organisées de la manière suivante.

Une cellule végétale, avec les chloroplastes en vert (source)

Dans la cellule, l'organite responsable de la photosynthèse est le chloroplaste (en vert sur la photo précédente). En général, il y en a plusieurs par cellule. Les chloroplastes contiennent des structures en mille-feuilles, appelées les thylakoïdes : ce sont des membranes superposées les unes sur les autres. C'est dans ces membranes que sont incluses les molécules de chlorophylle, qui vont permettre la photosynthèse.

Un chloroplaste, reconstitué en trois dimensions (source)


A présent, je vais (un peu) entrer dans les détails concernant la structure biochimique de la chlorophylle. D'abord il faut savoir qu'on trouve deux types de chlorophylles, les chlorophylles A et B (photo) qui ont une structure très proche l'une de l'autre (elles ne diffèrent que par quelques atomes, représentés par la lettre R sur la figure).

Les deux types de chlorophylle (source)

La chlorophylle, associée à d'autres molécules aux noms tous plus compliqués les uns que les autres dans un ensemble appelé le photosystème, va avoir le rôle de "capteur de photons" (les photons sont les ondes-particules constitutives de la lumière). L'énergie de ces photons sera ensuite utilisée par la plante pour produire au final des sucres et du dioxygène. Mais avant cela, la plante emmagasine l'énergie sous forme chimique, dans des molécules possédant un fort "pouvoir énergétique" - c'est à dire qu'elles libéreront beaucoup d'énergie lorsqu'elles seront utilisées ultérieurement.

Utilisation de l'énergie solaire par les photosystèmes (source)
Sur ce schéma, l'énergie provenant du photon est transférée aux photosystèmes I et II (où se trouvent des molécules de chlorophylle). L'énergie provenant du photon va "exciter" la chlorophylle, qui va perdre un électron, et cet électron va servir à emmagasiner de l'énergie dans les molécules stockeuses d'énergie, qui sont le NADPH et l'ATP. Au final, la chlorophylle récupère son électron perdu en utilisant une molécule d'eau. Toutes ces réactions sont appelées la "phase claire" de la photosynthèse, car elles se déroulent à la lumière. Les sucres seront synthétisés lors de la "phase sombre", constituée d'une série de réactions dont je ne vais pas parler ici.
Ah au fait, pourquoi les feuilles sont elles vertes en été ? Le vert est donné par la couleur de la chlorophylle. En effet, comme je l'ai dit plus haut, la chlorophylle va absorber l'énergie des photons... mais pas de tous les photons ! Elle est très sélective : seuls les photons "bleus" et "rouges" l'intéressent*. Les autres photons, ceux de "couleur verte", sont réfléchis par la chlorophylle... et donc par conséquent, nous voyons les feuilles des arbres vertes.

Spectre d'absorption des chlorophylles A et B (source)

La photo précédente montre le spectre d'absorption de la chlorophylle : les pics correspondent aux longueurs d'onde des photons qui sont les mieux utilisés par la chlorophylle. Vous remarquez que la courbe fait un "creux" au niveau des photons "verts" : c'est parce qu'ils ne sont pas absorbés par la chlorophylle !
Bon et maintenant, que se passe-t-il à l'automne ? Je n'ai toujours pas répondu à la question du changement de couleur!
Comme vous le savez certainement, à l'automne, il fait plus froid. Mais il y a encore assez de lumière solaire pour que les plantes continuent à réaliser la photosynthèse... le problème, c'est que lorsque la température diminue, l'efficacité de la chlorophylle diminue aussi, et la plante devient stressée car elle a trop d'énergie solaire qui lui arrive alors qu'elle ne peut pas l'utiliser ! Et là c'est le drame, elle fait une overdose d'énergie, si l'on peut dire : on observe un phénomène appelé photo-inhibition. Suite à ce trop-plein d'énergie, la photo-inhibition va conduire à la destruction des structures cellulaires, via toute une série de réactions que je ne vais pas expliquer ici. Entre autre, cela fait intervenir des radicaux libres, que l'on appelle aussi "Oxygène actif" (et les tâches s'évanouissent… pardon, c'est hors sujet) tels que l'eau oxygénée H2O2 et l'oxygène singulet (voir les pages wikipédia en anglais pour la photo-inhibition et en français pour les radicaux libres). Et ça, vous l'aurez deviné, ce n'est pas bon DU TOUT pour la plante, car la mise en place de la chlorophylle a un coût énergétique élevé. Or, c'est l'automne, bientôt l'hiver, la plante à autre chose "en tête" que de devoir reconstruire des structures abimées.
On observe que la chlorophylle est préservée lorsque les feuilles prennent un coloration rouge, grâce aux anthocyanes, qui sont aussi des pigments végétaux très communs (ce sont eux qui donnent leurs couleurs aux fleurs ou aux fruits).

Formule générale d'une molécule d'anthocyane. Les lettres R sont des groupements d'atomes qui varient selon les différentes molécules d'anthocyanes (source)
Mais attention ! les anthocyanes ne se situent pas dans le chloroplaste comme la chlorophylle, mais dans la vacuole de la cellule. Ce sont des composés solubles.
Et donc, ces petites molécules vont agir comme filtres pour protéger la fragile chlorophylle d'une trop forte intensité lumineuse. Et si les feuilles deviennent rouges, c'est parce que les anthocyanes absorbent tous les photons "verts" mais laissent passer les photons "rouges" et "bleus" qui sont utiles à la chlorophylle.

Spectres d'absorption des chlorophylles et d'un anthocyane (source)

Comme la chlorophylle n'absorbe pas strictement tous les photons qu'elle reçoit, la couleur que nous percevons est la couleur rouge des photons non absorbés. En revanche, les anthocyanes absorbent tous les photons "verts" pour protéger efficacement la chlorophylle.
Bon ! A présent, nous savons comment et pourquoi les feuilles sont rouges en automne.
Et les citrouilles alors ? D'où vient ce bel orange vif ? Est ce que ce sont des anthocyanes dilués qui sont responsables de la couleur ?
Eh bien pas du tout ! Là encore, d'autres pigments sont mis en cause : il s'agit des caroténoïdes, que l'on trouve beaucoup dans... les carottes, c'est bien, y en a qui suivent toujours dans le fond. Et ceux qui ont parcouru le blog de fond en comble me diront qu'on en trouve aussi chez les Flamants Roses. Ces pigments, quant à eux, ne se trouvent pas dans les vacuoles des cellules mais dans les chromoplastes, qui sont en quelque sorte des chloroplastes sans chlorophylle, et qui colorent les structures végétales (chromo signifie "couleur" en Grec) plutôt qu'à faire la photosynthèse. Et c'est pareil chez la plupart des fruits : pommes, oranges, citrons, etc. La variation de couleur entre le rouge et le jaune dépend du type de caroténoïde précis (il en existe de nombreux très semblables qui diffèrent seulement par un atome ou deux... ce qui suffit à changer leurs propriétés en terme de couleurs !). Dans le cas des fruits, ces couleurs servent à les rendre attractifs pour les animaux frugivores (et aussi pour Monsieur et Madame Tout-le-monde qui vont faire leurs courses au supermarché du coin), car n'oublions pas que les fruits sont les structures qui sont responsables de la dissémination des graines et donc, des futures plantes.

Variation de couleurs chez les citrouilles (source)

Voilà, maintenant, vous saurez pourquoi les feuilles sont rouges en été, et pourquoi les citrouilles sont oranges lors de l'Halloween !

* rappelons que la lumière blanche produite par le Soleil est constituée en réalité de différentes ondes électromagnétique visibles, qui possèdent différentes longueurs d'ondes, et qui additionnées les unes aux autres donnent la lumière blanche.

Bibliographie :

David W. Lee and Kevin S. Gould. Why Leaves Turn Red: Pigments called anthocyanins probably protect leaves from lightdamage by direct shielding and by scavenging free radicals. American Scientist, Vol. 90, No. 6 (NOVEMBER-DECEMBER 2002), pp. 524-531


Hock-Eng Khoo, K. Nagendra Prasad, Kin-Weng Kong, Yueming Jiang and Amin Ismail. Carotenoids and Their Isomers: Color Pigments in Fruits and Vegetables. Molecules 2011, 16, 1710-1738

jeudi 2 août 2012

Elysia : histoire d'une voleuse peu ordinaire

Il y a des rencontres qui vous changent une vie, il a aussi celles qui vous marquent, dessinant un sourire sur votre visage lorsque vous y songez. Aujourd’hui j’aimerais partager avec vous un de ces rendez-vous.


Ça se passe en Bretagne, la marée est basse, c’est l’été. Bottes chaussées, vêtue de mon coupe-vent, je m’en vais joyeusement prospecter la faune présente dans les algues à l’aide d’un filet. Je venais en effet de m’intéresser à cet habitat particulier. Les algues, tout comme la flore terrestre, constituent un abri considérable pour de nombreuses espèces. Elles sont également source de nourriture et constituent de véritables zones refuges pour les juvéniles et quelques fois même, pour les œufs. Ces habitats ont des fonctions de refuge, nourricerie ou encore d’alimentation. Pour tous ceux d’entre vous qui, comme moi, ne prêtaient aucune attention aux algues parce que ce n’étaient que de vulgaires sous-plantes sans forme ni intérêt, détrompez-vous ! Vous ne serez pas déçus.

Je vous dévoilerai, peut-être, un jour, si vous êtes sages (oui, j’suis un peu comme le père noël), le mystère des algues. En attendant, je reprends mon épopée chevaleresque…


Figure 1 : Quelques espèces peuplant les algues Hippolyte varians, Caprella acanthifera, Dynamene sp. [Source]


Crevettes, gastéropodes, amphipodes se sont pris dans mon filet (Fig. 1) : des espèces que j’avais déjà eu la chance de rencontrer mais qui me comblent toujours autant lorsque je les retrouve. Bien des algues s’étaient enchevêtrées dans les mailles. Leur rendant alors leur liberté, j’ai repéré une masse qui m’était inhabituelle. Elle était verte, elle avait une consistance molle et visqueuse en dehors de l’eau, elle n’avait pas de forme particulière et ne mesurait pas plus d’1cm. C’est alors que je l’ai plongé dans un tube contenant de l’eau de mer. Sous mon œil curieux et ébahi, elle s’est mue de mouvements lents me dévoilant ainsi ses courbes gracieuses… D’après l’enseignante qui nous accompagnait, elle s’appelait Elysia

Elysia est un mollusque gastéropode me disait-elle mais  hormis sa silhouette, je ne connaissais rien sur ce genre, j’étais alors tout à fait enthousiaste et excitée à l’idée d’en savoir plus. Je l’ai amené avec moi, m’empressant de l’observer à la loupe et « TADAAA » :
Figure 2 : Elysia sp en vue dorsale sous loupe binoculaire

Elle possède plusieurs teintes de vert mais est aussi ponctuée de grains verts et de petites tâches réfringentes bleues (Fig. 3) et roses.

De recherches en recherches et donc de découvertes en découvertes, j’ai appris davantage sur la biologie et le mode de vie de cette espèce à laquelle je me sens liée (je suis sentimentale à mes heures perdues).

Les tâches vertes que vous pouvez distinguer sur sa robe (Fig. 3) sont en fait… des chloroplastes (les organites qui permettent aux plantes de faire la photosynthèse) ! Les chloroplastes, me direz-vous, ne se rencontrent que chez les végétaux (en incluant les algues*). Comment un animal peut-il contenir des chloroplastes -entiers, intactes- ?
Figure 3 : Elysia sp en vue dorsale sous loupe binoculaire avec vue sur les chloroplastes et les tâches réfringentes bleues (les roses ne sont pas visibles ici).

En fait, les Elysia ont comme particularité d’aspirer les chloroplastes contenus dans certains types d’algues (cf vidéo ci dessous - préparez le pop corn) et de les stocker dans les expansions de leur système digestif pendant plusieurs jours.


Sur ces deux vidéos (filmées par nos soins !!), l'Elysia est en vue ventrale, sous l'algue verte Bryopsis sp.



Ces mollusques vivent à faible profondeur dans une zone où la lumière du soleil pénètre encore. Les chloroplastes étant des entités indépendantes dans les végétaux (on parle d’organites), ils sont capables de poursuivre leur activité photosynthétique dans le corps de l’animal de façon temporaire. A partir de l’énergie lumineuse produite par le soleil, ils forment du glucose qui sera alors libéré et utilisé par l’animal. Ainsi, en temps de crise, les chloroplastes peuvent nourrir l’Elysia jusqu’à 10 mois !

Mais ce n’est pas tout !

Certaines espèces de ce genre (comme E. pusilla et E. rufescens) ne gobent pas les chloroplastes de n’importe quelle algue. Elles favorisent les algues ichtyotoxiques (toxiques pour les poissons). D’abord pour éviter d’avoir comme concurrent principal une bestiole qui fait 10, 20 ou même 100 fois sa taille (imaginez devoir vous battre contre une lionne pour un morceau de viande ou contre un éléphant pour une touffe d’herbe ou encore contre une baleine pour une crevette d’un centimètre…). Etant donné que les poissons ne se nourrissent pas de ces algues, il y a moins de chance pour qu’ils mangent l’Elysia par « mégarde ». Ensuite, parce qu’en ingérant les chloroplastes, elles vont également chopper les toxines anti-poisson (il y en a de plusieurs sortes, ça dépend de l’algue « hôte ») et « tada ! » elles deviennent elles aussi empoisonnées ! L’espèce E. pusilla pousse encore plus loin l’utilisation de ces toxines puisque lorsqu’elle est dérangée, elle sécrète un mucus avec une forte concentration en substances toxiques. De même, lorsqu’elle pond ses œufs, elle prend le soin de les enrober dans un mucus toxique.

Des moyens tout à fait originaux de s’alimenter et se protéger dans ce monde où les contraintes biotiques et abiotiques rendent ces environnements particulièrement hostiles.

Ça se passe en Bretagne, la marée est basse, c’est l’été, je suis en pleine prospection de la faune du littoral et j’y ai découvert un monde que je chéris, un monde qui me fascine.

Quand je serai grande, je serai biologiste marin. 
Quand je serai grande, je continuerai à m’émerveiller comme cet été, à marée basse, en Bretagne, avec mes bottes et mon coupe vent.


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* : D'un point de vue évolutif, ça n'est pas juste. On traitera de ce sujet un jour ou l'autre.


Pour les curieux :
- Vous trouverez d’autres photos sur le site Estran 22 à l’initiative de l’association Vivarmor Nature
- Et ici, des photos de quelques espèces peuplant les algues.
- BECERRO M., GOETZ G., PAUL V., & SCHEUER P., 2001 - Chemical defenses of the sacoglossan mollusk Elysia rufescens and its host alga Bryopsis sp. Journal of Chemical Ecology 27(11): 2287–2299.
- HAY M.E., PAWLIK J., DUFFY E., & FENICAL W., 1989 - Seaweed-herbivore-predator interactions : host-plant specialization reduces predation on small herbivores. Oecologia 81: 418–427.
PAUL V., & Van Alstyne K., 1988. Use of ingested algal diterpenoids by Elysia halimedae Macnae (Opisthobranchia : Ascoglossa) as antipredator defensesJ. Exp. Mar. Biol. Ecol. 119: 15–29.
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