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mardi 16 septembre 2014

L’indolence poussée à son paroxysme : quand les parasites manipulateurs laissent les autres manipuler

Le soleil se lève tranquillement sur la vallée. Les premiers rayons viennent caresser les herbes pâles, croulant encore, dans une position de sommeil, sous le poids de minuscules diamants de rosée. La vie sort de sa torpeur dans le monde du peuple de l’herbe. Insouciante à l’ambiance si particulière de ce début de journée, une fourmi prend la route. Chaque ouvrière de la colonie connaît parfaitement son rôle, entre le soin des jeunes, la défense du nid, l’aspect maçonnerie ou la quête de nourriture. Notre compère fonce sans se retourner pour accomplir sa tâche à elle : escalader glorieusement un brin d’herbe, se munir d’une patience de fer et attendre son destin… se faire brouter. 

La vie suit son cours normal chez le peuple de l’herbe, inconscient du drame qui se prépare (par ici pour plus de photos du talentueux Andrey Pavlov)

Maintenant que j’ai votre attention, revenons à la réalité impitoyable de ce qu’est réellement la vie. La pauvre fourmi ne survivra pas, désolée, mais elle va permettre à une myriade d’autres bestioles de se reproduire. Des êtres craints par tous, y compris des humains : les parasites. En particulier, notre jeune hyménoptère abrite en son corps des trématodes du gentil nom de Dicrocoelium dendriticum. En moins charmant, on parle aussi de la petite douve du foie. Ce parasite se reproduit exclusivement dans la bedaine des herbivores, mais son cycle passe invariablement par des fourmis. Et comme celles-ci n’ont pas naturellement tendance à aller spontanément se faire brouter, les parasites ont développé la capacité à modifier le comportement de leur hôte, poussant ce dernier à adopter des attitudes carrément suicidaires. Leurs techniques perfides ont valu à ces parasites le doux surnom de manipulateurs.

Petit résumé du cycle de Dicrocoelium dendriticum

Bon, tout ça on connaît bien, d’autant que j’y ai déjà consacré tout un article. Mais il y a un petit détail dont j’ai omis de vous parler. Les parasites manipulateurs ont partout dans le monde maitrisé l’art de faire faire à leur hôte ce dont ils ont eux-mêmes besoin (aller à tel endroit, se rapprocher de tel animal, etc.). Mais certains vont plus loin : ils font faire faire ! Plutôt que de faire faire soi-même, ils laissent faire les autres. Vous me suivez ?

Revenons à notre fourmi. Goulue comme elle est, elle a par le passé commis l’erreur bientôt fatale de consommer des trématodes, délicieusement enfouis dans de la bave d’escargot (encore un hôte intermédiaire du parasite). Une fois les bestioles avalées, un des individus migre dans le cerveau, où il pourra mettre en place son plan machiavélique de manipulation. Et les autres individus ? Rien. Ils laissent faire le leader. Pourquoi se fatiguer alors qu’un seul parasite suffit à prendre les commandes ? Pis encore, le fayot qui s’est précipité dans le cerveau ne survivra pas. Autrement dit, seuls les individus qui n’ont pas tenté de manipuler vont s’en sortir… Dans ce cas, fort à parier qu’on ait affaire à de la sélection de parentèle : les parasites sont probablement des clones, partageant le même matériel génétique, dont un se sacrifie pour les autres de la même manière que les fourmis, ironie du sort, se sacrifient aussi pour leur colonie. 

Changeons de cap sans transition pour une petite balade au bord de la mer. C’est marée basse. Le tableau semble idyllique. Sous un ciel d’un bleu éclatant et au son lointain de la houle, quelques oiseaux marins se baladent sur la plage, complètement indifférents à notre présence, s’arrêtant de temps en temps pour plonger le bec dans le sable détrempé. Le caractère idyllique est beaucoup moins évident pour quelques bivalves, autrement surnommés palourdes, qui sont en train de se faire déchiqueter par le bec des piafs.

Si les pauvres mollusques n’ont pas réussi à s’enfouir dans le sable, comme ils le font généralement, c’est encore la faute à un parasite, un autre trématode du nom de Curtuteria australis. Sa méthode à lui est un tantinet moins subtile. Pour pousser son hôte palourde à s’exposer à la prédation de son hôte final (les oiseaux, dans lesquels il pourra se reproduire), le trématode s’installe dans le pied du bivalve et se développe d’une telle manière qu’il modifie sa morphologie, le rendant inutilisable. Impossible de s’enterrer dans le sable sans ce précieux outil, les mollusques n’ont plus qu’à attendre de se faire picorer.


 
Pour ceux qui se demandent comment un bivalve peut s’enfouir lui-même dans le sable… et si vous avez un peu de patience !

Mais il y a une autre dimension à cette histoire. Les oiseaux ne sont pas les seuls prédateurs des environs, et quand la marée remonte, c’est aux poissons que les mollusques ont affaire. Ceux-ci viennent lui mâchouiller le pied, la partie qui dépasse de la coquille. Les choses se corsent pour lui, mais de toute façon il est déjà condamné. En revanche, cette deuxième menace n’est pas du goût des parasites qui se trouvent justement dans le pied. Finir dans un poisson, qui n’est pas un hôte approprié, c’est la mort assurée. Certains individus parasites ont, à l’instar de la douve du foie, trouvé la parade. Pourquoi prendre le risque de se faire avaler par de la poiscaille quand on peut attendre tranquillement au chaud dans la coquille du bivalve ? Ils se développent donc sans soucis dans une partie du mollusque où ils n’ont pas d’effet, laissant les plus braves faire le travail pour rendre l’hôte infirme.


Issue fatale pour le bivalve, salvatrice pour le parasite (Source)

Les deux trématodes ne sont pas des exemples isolés et prouvent que quelques parasites sont passés maîtres suprêmes dans une catégorie que beaucoup leur envient : non contents d’arriver à leurs fins en poussant leurs hôtes à faire ce dont ils ont besoin, certains parviennent même à leurs fins… en ne faisant absolument rien. 



Bibliographie :


Carney, W.P. 1969. Behavioral and morphological changes in carpenter ants harboring dicrocoeliid metacercariae. The American Midland Naturalist Journal, 82, 605–611.

Poulin, R., Fredensborg, B. L., Hansen, E., & Leung, T. L. F. 2005. The true cost of host manipulation by parasites. Behavioural Processes, 68(3), 241–244. 

Thomas, F., Poulin, R. 1998. Manipulation of a mollusc by a trophically transmitted parasite: convergent evolution or phylogenetic inheritance? Parasitology, 116, 431–436.



Sophie Labaude

jeudi 26 avril 2012

Petit tour du zoo au plancton !

Lorsque l’on parle de plancton, la plupart des gens vont penser au krill, le met préféré des baleines. L’image qu'on en a est souvent est celle de petites crevettes microscopiques gigotant dans l’eau. Mais la définition du plancton est en fait différente. Les organismes planctoniques sont ceux qui sont incapables de nager à contre courant. Ce sont donc les organismes passifs par rapport aux mouvements de l’eau. A l’inverse, le neuston est l’ensemble des organismes capables de nager à contre courant par exemple nos chers faux amis les « poissons » ou les calmars. La première distinction connue est celle entre zooplancton et phytoplancton. Le zooplancton c’est le plancton animal et le phytoplancton c’est celui qui est capable de photosynthèse. Reste aussi le bactérioplancton constitué de bactéries et le virioplancton de virus.  Bien que la plupart des organismes du zooplancton bougent, ils ne peuvent pas résister au courant (dès que celui-ci n’est plus négligeable)… Au sein du zooplancton on en croise deux sortes : le méroplancton et l’holoplancton. Dans l’eau on aime bien tout balancer partout (gamètes et bébés), beaucoup d’organismes ont donc d’étranges larves qui lorsqu’elles se métamorphoseront tomberont au fond et rejoindront le benthos (les organismes du fond). On parle de méroplancton. A l’inverse les animaux planctoniques qui restent toute leur vie dans la colonne d’eau (pelagos) sont appelés holoplanctoniques. C’est essentiellement de ça dont je vais vous parler, les larves, ce sera pour plus tard. Par ailleurs, je vais me concentrer sur le plancton marin plutôt que d’eau douce.

Une « crevette » du krill, le plus people des planctons.  Source  : pitit krill !

Et une représentation anthropomorphisée (on dirait des humains-crevette) du krill provenant de Happy Feet 2.  Source : happy krill.
Les possibilités de formes que l’on trouve dans l’univers planctonnique semblent infinies, c’est là qu’on y trouve les animaux les plus ahurissants. Il semble qu’une des contraintes majeures soit de flotter et donc de trouver les formes les plus bizarres pour cela semble être un défi d’envergure… Que beaucoup relèveront avec brio !

Premièrement parlons du plancton le plus commun… Allez sur un bateau, prenez un filet adapté à la prise de plancton, filtrez et vous aurez très probablement trouvé deux protagonistes en grand nombre. Le plus commun de tous c’est Monsieur Plancton ! Oui celui de Bob l’éponge ! Et bien c’est un copépode ! De petits "crustacés" qui nagent avec deux longues antennes et avec un seul œil au milieu ! Tels de petits cyclopes. Les copépodes sont de loin, les organismes les plus communs du plancton. Si vous buvez la tasse il y a de fortes chances pour que vous en avaliez quelques-uns. Autant dire que leur importance dans toute la chaîne alimentaire des océans est primordiale.

Une représentation d’un copépode en furie. Source : Mr Plankton.


Parce que Bob l’éponge c’est rigolo mais graphiquement c’est limité, voici une des magnifiques planches d’Haeckel qui nous représente les copépodes d’une manière légèrement différente ! Source : planche d'Haeckel : copépodes.

Nos seconds amis sont les appendiculaires. Ils appartiennent au groupe des tuniciers dont j’ai déjà parlé ici : deutérostomiens et ici : complexité. Ces petits tuniciers ressemblent à des virgules. Ils filtrent les particules alimentaires de l’eau comme la plupart des tuniciers. Pour cela ils créent une loge en mucus (gélatineuse quoi) à l’allure très compliquée. Ils vont la changer jusqu’à 10 fois par jour (pas très économes !) très probablement pour se débarrasser des débris trop gros qui restent coincés dans la loge de mucus. Et ce qu’il y a d’important, c’est qu’ils vont participer à la « neige organique ». Cette loge de mucus contenant principalement des sucres va couler et servira de gourmandise aux organismes vivant profondément, là où la photosynthèse ne se fait plus… Quelle générosité ! Ils distribuent des sucreries à tout le fond des océans.

A gauche un appendiculaire en forme de virgule (source : appendirgule), à droite un appendiculaire avec sa loge en mucus. Arriverez-vous à y retrouver l’animal ? (source : appendimaison)

Avec ces deux exemples vous voyez comme quoi même si on ne paye pas de mine, on peut gouverner les océans… Mais nos deux compères sont relativement petits… Or rien dans la définition du plancton ne nous parle de la taille ! Et oui, dans le plancton on peut en trouver des maous  costauds…

Dans le mille ! Les méduses sont du plancton ! Et si beaucoup ont effectivement une taille inférieure à 1cm usuellement attendue d’autres peuvent être gigantesques comme la problématique Nemopilema nomurai dont Taupo a parlé sur SSAFT.

Z’avez peur des méduses à la plage ? Evitez donc celle ci…  Source : ça c'est de la méduse !
Un de mes amours de zoologiste c’est le groupe des cténaires, normal, je les ai étudiés lors de ma deuxième année de master. Si certains rappellent superficiellement les méduses (dont ils ne sont probablement pas particulièrement proches) d’autres ont des formes bien plus atypiques. Notamment la ceinture de vénus ou Cestum veneris, d’après moi le plus beau et le plus gracieux des cténaires (y’a pourtant de la compet’). Je ne vais pas m’y attarder parce que là aussi je pense que j’en reparlerai plus tard ! Cette forme de grand ruban peut atteindre jusqu’à 1,50m. Alors si vous me dites encore que le plancton c’est des petits animaux je deviens tout rouge !


Cténaires et méduses sont des prédateurs mais d’autres plus discrets et plus actifs sévissent dans le plancton. Parmi les plus communs se trouvent d’étranges animaux inconnus du grand public. Les chaetognathes (ou vers sagittaires car ils ont la forme élancée d’une flèche, Naldo les a évoqués ici : conodontes) ne sont connus quasiment que par les gens qui ont eu un jour ou l’autre des cours de niveau universitaire en zoologie… Et encore ! Ces terribles prédateurs chassent les copépodes (autant dire qu’ils ont de quoi manger), ils sont donc très important dans la régulation des populations de copépodes ! Aussi méconnus qu’importants... Quelle injustice ! Ces animaux transparents peuvent faire jusqu’à plus de 10cm. Et ils se servent de deux terribles mâchoires formées de crochets pour semer la terreur chez les copépodes… D’ailleurs « Chaetognatha » signifie « mâchoire soyeuse ». Le plus curieux avec ces vers sagittaires c’est leur position dans la classification des animaux. Rarement un animal aura été aussi réticent à se laisser classer ! Et Darwin lui-même (z’avez vu, on aime beaucoup parler de lui ici) a dit des chaetognathes qu’ils sont « remarquables pour l’obscurité […] de leurs affinités ».

Un chaetognathe en pleine orgie. Miam miam ! Source : chaetognathe heureux.
Un ver élancé et prédateur ! Tiens, il y a aussi le magnifique Tomopteris. C’est une annélide ou ver à anneaux ! Hmmm je pense que l’image parlera d’elle-même. Je vais me passer de commentaires pour cette fois !

Vous avez le droit de pleurer tellement c’est zouli. Et croyez-moi, à voir nager ça l’est encore plus !  Source : Tomopteris.

Mais attendez, si les formes jusque là sont déjà incroyables préparez-vous, là ça va envoyer du lourd.

Une de mes plus incroyables expériences zoologiques qui m’a fait adorer les mollusques encore plus est celle ci : j’effectuais un stage dans une collection zoologique où je devais ranger la collection de mollusques. Tout allait très bien, je découvrais des formes de coquilles géniales, j’étais content comme un poisson bigorneau dans l’eau ! Jusqu’au moment où je suis tombé sur un truc difforme ! Ça :

Un heuuu… enfin heuuu…. J’avais dit quoi déjà ? Ah oui, Pterotrachea. Remarquez sa forme de… heuuu de… enfin… de rien ! Source : mollusque mystère
Alors là c’est une belle photo hein mais imaginez ça dans de l’alcool au fond d’un tiroir de collection… C’en était sûr : Les mollusques sont vraiment pleins de surprises. Vous détailler d’où lui vient cette forme étrange serait long et fastidieux et même moi, je ne la comprends pas très bien ! Sachez cependant que ces mollusques sont des gastéropodes : en gros ce sont des escargots très étranges (mollusques). Certains mollusques très proches de Pterotrachea ont encore une toute petite coquille conique… Voilà qui est rassurant !

Restons dans les formes bizarres et présentes sur nos côtes avant de plonger dans les abysses. Les siphonophores déjà traités par JP Colin (Les siphonophores sont les plus forts) sont des organismes coloniaux proches des méduses. A plusieurs on peut faire du bon travail et certains vont jusqu’à atteindre plusieurs dizaines de mètres ! Trop fort les siphonophores ! Et si quand on est seul on peut avoir des formes psychédéliques, quand on est plusieurs les possibilités sont multipliées ! Regardez donc ces étranges formes de cloches !

C'est vrai que les siphonophores sont très forts. Source : siphonoforts.
En parlant de colonies, d’autres aussi font du bon travail de groupe : les pyrosomes. Ces étranges colonies de tuniciers (encore eux ? Ben oui ce ne sont finalement pas que des sacs passifs), s’organisent en doigt de gant en une forme étrange et gracieuse. Chaque individu de la colonie avale l’eau par l’extérieur et la rejette dans une loge commune à l’intérieur du doigt de gant permettant alors la nage à réaction ! S’ils ne peuvent pas atteindre la vitesse d’un calmar au moins ils ont le mérite d’essayer !

Bon y’a du jeu dans les couleurs mais quand même, avouez que ça fait du bien aux mirettes !  Source : pyrosome.

Parce qu’il n’est pas facile de comprendre comment ça fonctionne, voici un schéma de pyrosome. Source :  pyrosome en coupe.

Un pyrosome très géant et d’autres tuniciers planctoniques.

D’ailleurs dans cette vidéo vous voyez deux autres sortes de tuniciers planctoniques : des dolioles qui sont simplement des sacs qui nagent à réaction et les salpes, des colonies linéaires de tuniciers que l’ont voit à la fin de la vidéo… Oh et donc sachant que je suis un amoureux des cténaires, je ne peux pas m’empêcher de partager cette photo d’une Lampea (un cténaire amateur de salpe) se faisant un festin… Bataille de plancton !

Ça me donne presque faim... Source : Lampea gourmande.
Les siphonophores et beaucoup de cténaires se trouvent entre autre justement dans les abysses. Et qui va t’on y croiser ? Notre cher ami le Chaetopterus pugaporcinus ou ver cul de cochon, notre fameux gagnant du concours de l’animal le plus obscène. On ne se privera pas d’une image supplémentaire de cette autre étrange annélide (bande de cochons)…

Bon, la photo parle d’elle-même… Source : notre grand gagnant.
Dans le genre « moi j’suis un animal que personne il m’attend à me voir flotter mais j’m’en fout j’le fais quand même » on a certains concombres de mer ! Et oui, nos deuxièmes sur le podium des animaux obscènes laissent parfois de côté leur forme phallique et se laissent aller à la flottaison… Tout en n’oubliant pas de garder de drôles de formes comme ce mystérieux concombre de mer :

Oui oui c’est un concombre de mer ! Source : l'étrange concombre...
Mais il y a aussi le drôle Enypniastes eximia qui est aussi un concombre de mer :


Voilà, pour finir une chouette vidéo où l'on retrouve quelques-uns de nos protagonistes :


Et une autre vidéo avec des images sublimes et bien contée en plus !


Ce petit tour du plancton était un prétexte pour vous montrer encore une fois que la diversité au sein des animaux est hallucinante et que malheureusement beaucoup de magnifiques formes qui pourtant ont une importance primordiale dans les écosystèmes marins sont pourtant quasiment inconnues du grand public…

Pour aller plus loin, n'hésitez pas à cliquer sur les liens dans l'article ou à aller sur wikipédia ;)

mercredi 23 novembre 2011

Ne sous-estimez jamais les mollusques…

Souvent le mollusque porte l’image d’un animal mou amorphe et sans force. Lorsque quelqu’un manque de volonté en général on le traite de mollusque. Le mollusque étant simplement considéré comme un animal mou, certains assimileront tout « invertébré » mou à un mollusque. Ils sont aussi vus comme des animaux lents et baveux, à la limite du dégoûtant. Bref, ces pauvres animaux sont souvent mal considérés par la majorité des gens. Pourtant le terme « mollusque » a bien une signification précise en biologie et ce groupe est si vaste qu’il est à même de surprendre les plus blasés. Donnons déjà quelques exemples : l’escargot, le bigorneau, la pieuvre, le calmar, l’huître, la moule… Un point commun entre tous ces mollusques ? A la gueule, comme ça, pas trop. Bon, sinon, on les mange ! Mais les mollusques ne sont pas seulement intéressants qu’en termes culinaires…

Un étalage de mollusques. Vous les connaissez probablement plutôt sous cette forme mais continuez de lire cet article pour les découvrir dans d’autres contextes… Source de l’image : « étalage de pauvres mollusques » 

Déjà qu’est-ce qu’un mollusque ? Le terme « mollusque » signifie effectivement « mou » en latin. Difficile de les défendre dans ce cas. C’est bien pour ça que leur réputation a la coquille dure... Coquille dure ? Oui, la plupart des mollusques ont une coquille dure. Certains n’en n’ont pas comme la pieuvre ou la limace. Mais comme pour le serpent et ses pattes, c’est qu’en fait la coquille est régressée dans ces cas-là. Mais ce n’est pas le seule caractère particulier des mollusques :
-Les mollusques possèdent une structure très particulière : le pied. C’est un gros muscle qui sert au départ à se déplacer en rampant comme les escargots justement. Les tentacules des pieuvres sont ce même pied mais modifié.
-Ils portent aussi au niveau de la bouche une espèce de râpe particulière portant plein de petites dents : la « radula » qui permet de brouter la nourriture chez un grand nombre de groupes de mollusques.
-Les mollusques sont recouverts d’une « peau » - le « manteau » - qui produit entre autres la coquille.
-Mis à part quelques mollusques particuliers, le manteau forme un repli de telle façon qu’une cavité se forme, on parle de la cavité palléale et dans beaucoup de cas elle porte les branchies (les « cténidies » chez les mollusques car elles ont une forme de peigne et « ctenos » signifie peigne en grec).
Voilà pour un certain nombre de caractères de mollusques, comme quoi on ne les définit pas seulement par leur mollesse …

Illustration des « principaux » caractères de mollusques. Notez bien que ce mollusque n’existe pas, n’a jamais existé et n’existera jamais. C’est juste une forme de schéma récapitulatif. Les anglais l’appellent Hypothetical Ancestor Mollusc (ce qu’il n’est pas justement) ou HAM… Ce qui en anglais signifie aussi jambon  ! Source de l’image : Jambon le mollusque.

Commençons d’abord par la principale idée fausse selon laquelle les mollusques seraient tous des animaux lents. Alors là je vous défie de rattraper un calmar à la nage. Certains mollusques peuvent  aussi faire preuve d’une étonnante agilité comme la coquille St-Jacques. Et oui ! Celle ci peut ouvrir et fermer frénétiquement ses deux valves pour s’enfuir ! En général c’est lorsque son pire prédateur, l’étoile de mer, approche (et là ceux qui ne savaient pas seront peut-être étonnés de savoir que l’étoile de mer est un vorace et terrible prédateur !). Par ce fou mouvement de la coquille St-Jacques, l’eau rentre entre les deux valves et lors de la fermeture est expulsée par les côtés. C’est une forme de nage à réaction !

Vidéo d’une coquille Saint Jaques, certes maladroite, tentant d’échapper à une terrible et extrêmement vive étoile de mer …

Un autre adorable mollusque proche de la coquille Saint Jacques qui se balade…

D’ailleurs c’est le même principe utilisé par les calmars, seiches et pieuvres qui expulsent l’eau qui rentre dans la cavité palléale par un repli en siphon du manteau. L’eau est éjectée violemment et le calmar est propulsé à toute berzingue  !

Une seiche à réaction agressant un plongeur…

Le fait que les mollusques les plus communs autour de nous soient les escargots et les limaces fait peut-être penser à certains que les mollusques passent leur temps à manger de la salade. En fait il existe des prédateurs très actifs chez les mollusques. Alors oui, un grand nombre d’entre eux broutent la salade, les « algues » ou les charognes (berk, aucun art de vivre ces mollusques !) mais il existe plein de modes de nutrition différents. Déjà , beaucoup de mollusques filtrent les particules alimentaires. En effet, il est difficile d’imaginer une huître brouter. En fait, elle créé un courant d’eau qui va la traverser et elle absorbe alors les particules alimentaires en suspension dans l’eau. Mais il existe des mollusques à deux coquilles comme les huîtres ou les moules (appelés bivalves) qui chassent à l’affût ! Par exemple les mollusques du genre Poromya, sortent une   « bouche  extensible » (le « siphon inhalant », un repli du manteau en forme de long tube),  dès  qu’ils sentent une proie et la gobent subitement !

Poromya et sa grande bouche se nourrissant d’un ptit crustacé… Source de l’image : Terrible bivalve.  

Mais d’autres, plus proches des escargots, sont aussi très actifs. Par exemple, il existe des escargots prédateurs : le terrible Euglandina rosea est un escargot « classique » si ce n’est qu’il a des « moustaches ». Oui oui ! Et grâce à ça il va pister sa proie grâce à la trace de bave d’autres escargots et les manger une fois attrapés. Par des introductions malhabiles par l’homme cette espèce a d’ailleurs participé à l’extinction de plusieurs autres espèces d’escargots à Hawaï ou en Polynésie par exemple… 

Euglandina rosea. Avouez que pour un tueur en série il a la classe avec ses moustaches ! Source de l’image  : Euglandina le moustachu.

Une terrible vidéo (amis des mollusques, et maintenant vous l’êtes tous, s’abstenir) dont la musique est tout à fait appropriée…

Certains escargots marins sont de terribles prédateurs comme le cône. Le cône est un magnifique coquillage très apprécié des collectionneurs mais la radula est réduite à une seule dent qui sert à injecter un venin extrêmement puissant, mortel en quelques heures pour l’homme dans certains cas. Le mollusque attend lui aussi à l’affût, pique sa proie puis la gobe en entier ! 

Dans cette vidéo, un cône mangeant un « poisson »… remarquez que très vite, il ne va plus exister …

Finissons avec le groupe des « céphalopodes » comprenant les seiches, calmars et pieuvres. Ce sont des prédateurs à vue cette fois ci qui attraperont la proie avec leurs tentacules. Je pourrais continuer encore longtemps la liste de mollusques prédateurs, certains ayant de drôles de manières de faire, mais j’espère vous avoir déjà convaincus !

Dans cette vidéo une seiche se nourrissant. Une vivacité aussi surprenante que les céphalopodes le sont.

Certains voient aussi les mollusques comme des animaux visqueux et moches. En fait dans beaucoup de cas c’est tout le contraire et c’est bien pour cela que beaucoup de personnes collectionnent les coquilles de mollusques ! Premièrement certains ont de très belles couleurs et même certains bivalves peuvent être magnifiques. Les bénitiers géants en plus d’être de très gros mollusques abritent des « algues » dans leur manteau ce qui donne à leur intérieur une belle couleur bleue-verte.

Image d’un magnifique Bénitier. On a envie de lui faire un bisou ! Source de l’image : Bénitier affectueux .

Les Spondylus sont des bivalves dont la coquille porte de très belles expansions. 

Un  Spondylus à la coquille feu d’artifice. Source de l’image : Spondylus coquet

Mais la palme des plus beaux mollusques revient sans conteste aux nudibranches. Pourtant c’est mal parti pour eux, on les appelle « limaces de mer » ce qui n’a pas l’air très entraînant au premier abord. Mais ces gastéropodes (comprenant entre autre les bigorneaux et les escargots) portent des couleurs magnifiques et ont des formes surprenantes. Les nudibranches contrairement à la plupart des autres mollusques ont perdus leurs cténidies et ont d’autres formes de branchies souvent originales. Cela vaut pour un groupe de mollusques plus large les « opisthobranches » (groupe dont l’existence est discutée) et chez les nudibranches les branchies sont… nues, c’est à dire qu’elles ne sont pas protégées. Beaucoup de nudibranches (qui eux semblent être un bon groupe) sont brouteurs de cnidaires (méduses, coraux etc.). Les cnidaires piquent (vous le savez, peu de gens apprécient de se frotter à une méduse). Certains nudibranches utilisent les cellules urticantes des cnidaires et les stockent dans des papilles qui servent aussi parfois de branchies. Ces papilles en touffes forment souvent de magnifiques bouquets … Mais des images vous parleront mieux que des mots, regardez plutôt … 

Un des plus beaux : le Glaucus atlanticus. Source de l’image Glaucus atlanticus.
Tritonis elegans.  Ca pour être élégant, il l’est… Source de l’image : Tritonis elegans, le mollusque flocon de neige.

Nembrotha megalocera. Lui il s’est dit « quitte à avoir de jolies couleurs, autant avoir les plus belles ». Source de l’image : Nembrotha megalocera, la limace chatoyante

Au cas où vous douteriez de leur existence réelle, vous disant que des choses aussi jolies ne peuvent pas exister (et je vous comprends), voici quelques vidéos.

Comme quoi Glaucus atlanticus c’est pas un montage.


Un nudibranche s’attaquant vaillamment à un animal ressemblant à une anémone (d’ailleurs assez proche mais en fait c’est une cérianthe) 

Une « danseuse espagnole ». Rien à commenter.

Quoi ?! Vous n'en avez toujours pas assez ? On pourrait y passer des années ! Si vous voulez encore en prendre plein les mirettes cliquez ici (en fait cliquez, c'est un ordre !) : Nudibranches, National Geographic.

Au final cette grande diversité de formes et de modes de vie s’explique simplement par le fait que le groupe des mollusques est un groupe très large et ancien. Les mollusques comprennent environ 100 00 espèces, deux fois plus que tous les vertébrés réunis. Le groupe des mollusques est après celui des arthropodes (insectes et confrères à plein de pattes  (plus de quatre)) le deuxième plus important des animaux. Alors faire une généralité sur un groupe aussi vaste sera toujours risqué. Si je vous disais : « les mammifères sont herbivores » vous trouveriez probablement ça bizarre et faux ! En biologie en général, le fait que les êtres évoluent selon un arbre de la vie empêche toute généralisation hâtive. Et les mollusques sont si nombreux qu’avec eux, il y aura forcement des surprises…

Alors la prochaine fois qu’on vous traite de mollusque, répondez merci !

Pour aller plus loin :

-Brusca R.C. Brusca G.J. 2003. Invertebrates, second edition. Sinauer, Sunderland.

-Gabi G. 2008. coquillages ; étonnants habitants des mers. White star.

-Kuiter R et Debelius H. 2008. Atlas mondial des Nudibranches. Eugene Ulmer.

-Sur les cônes, Zonatus.
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